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Ténèbres, puits sans fond. Obsküre plonge, fouine, investigue, gratte et remonte tout ce qu’il peut à la surface

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Interview
07/02/2026

Eryn Non Dae.

"Nul ne pourra pas reprocher son insincérité à ce disque. Il est profondément sincère. C’est son histoire qui le rend ainsi."

Genre : metal art
Photographies : Eryn Non Dae. archives 2024-2025
Posté par : Emmanuël Hennequin

C'est dans un studio perdu, quelque part, dans les Landes, qu'a pris sa forme finale Disunited States Of Anima : titre de l’ultime album de l’inclassabe et tortueux projet metal français Eryn Non Dae.. Le disque est sorti, outre l'usuelle version numérique, dans une édition vinyle de toute beauté, dont le minutieux package a été fabriqué à la main et participe d’une optique d’hommage. Le chanteur Mathieu Nogues Boisgard, en juin 2023, a fait le choix de la fin et les musiciens survivants ont décidé de donner corps à l’art. Ils aboutissent en compagnie du fidèle Mobo les essais studio courant 2024 et les bandes portent en elles le souvenir, une vie : les dernières prises de voix d’un frontman dont se désagrégeait la santé morale, sous les yeux des autres musiciens.

Cet entretien a été réalisé en septembre 2025. Une première partie a été publiée dans le #268 du mensuel Rock Hard et Obsküre dévoile aujourd’hui cet autre et important fragment. Les musiciens (Mickaël André, Julien Rufié, Franck Quintin) parlent d’avancer dans l’art, de mener quelque chose au bout. Ils l'ont fait dans la distance les uns des autres (le guitariste Franck Quintin vit au Chili au moment d’enregistrer les prises finales) et dans l’accomplissement du deuil.

Obsküre : L’édition vinyle limitée de l’ultime album fait l’objet d’une mise en forme artisanale et très poussée sur le plan visuel, mais le temps pour parvenir à cette confection finale a été important. Or une verbalisation a eu lieu de son vivant entre Mathieu et vous sur le design de l’album. Qu'est-ce qui était convenu avec Mathieu au départ sur ce visuel, qu'est-ce que vous vous étiez dit ?
Mickaël André :Ce que nous voulions, c’était faire les choses à la main. Pas de Photoshop sans fin parce qu'on l'a déjà fait quelques fois et… tu sais, c'est des cycles… Tu fais un truc et après tu as envie de faire autrement… donc nous voulions ça, un travail de la main : soit de la peinture, soit du dessin, et nous aimions bien l'idée que ça fasse une espèce de fresque avec toutes les choses dont parle Mathieu dedans. Un truc très bordélique tu vois, dense… C'était la première idée, nous en avons parlé à un moment, nous avons cherché des pistes, nous n’avons pas trop trouvé. On a laissé tomber, nous sommes passés à autre chose et lorsque je suis tombé sur le travail de Mathieu Bourillon, c'était exactement le truc dont nous parlions avec Mathieu. Et ça s'est bouclé deux ans après finalement.




Vous expliquez qu'il y a 99% des voix de Mathieu qui étaient là, enregistrées, mais… le 1% restant, il est où ?
Mickaël : Le 1% qui manque ? C'est sur le dernier morceau, "Shuttle Down". Mathieu en parlait mais nous n’avons pas eu le temps de les faire. Il y a un dernier couplet qui a été fait par Sally Elwell et Nico. Sally est une amie proche et c'est à elle que le groupe a demandé de faire ce couplet qui manquait. Bous avions envisagé plusieurs trucs pour finir ce couplet que Mathieu n’avait pas fait. Les textes étaient finis, Mathieu avait tout écrit et nous savions ce qu'il restait à faire. Il n’a juste pas enregistré ce dernier couplet et les dernières phrases qui sont répétées à la toute fin du dernier morceau, "Shuttle Down", c'est nous quatre qui les avons fait. Donc le 1% qui manque correspond à ce couplet et à ces voix répétées de la fin.
Franck Quintin : Pour la dernière prise sur "Shuttle Down", pour clôturer l'album, on a été tous les quatre en train de poser notre voix, donc c'était émouvant. Et puis cette phrase a du sens, une sorte de mantra répétitif

Cette histoire me rappelle un truc : sur votre Facebook il y a une photo postée de vous, en studio, derrière une vitre. Vous êtes tous les quatre autour d'un micro. S’agit-il du moment où vous avez enregistré ces voix ?
Mickaël : Exactement. C'est ce moment-là. Mathieu avait le placement, on le connaissait, Mathieu avait expliqué. J’enregistrais des voix avec lui, nous parlions tout le temps des voix, des textes, de comment les placer… Quand il est mort, je savais exactement ce qu'il manquait, ce qu'il voulait faire, qu'il n'avait pas pu essayer donc c'était très facile de dire : OK, je sais qu'il reste ça à faire, on va le faire. Et voilà. Après il a fallu que nous nous convainquions nous-mêmes de le faire, parce que c'était un peu bizarre à prendre, comme décision. Mais nous l’avons tout de même fait, et nous en sommes heureux.

La puissance de l'art réside dans le fait que le texte nous permet de passer par des métaphores, des allégories, et émet un message sans que, dans la vie de tous les jours, il y ait une verbalisation sur la problématique qui concerne directement la personne. Et puis après il y a le rapport humain au quotidien, le réel. Diriez-vous que Mathieu est quelqu'un dont le désenchantement par rapport au monde, s'est manifesté quand même plus fort sur les dernières années dans le rapport social ?
Mickaël : Oui. C'était de plus en plus dur pour lui. Il y a un morceau qui s'appelle "Nemesis" dans l'album, qui parle d'une rupture intervenue à l’époque du COVID, au premier confinement. Ça, c’est vraiment un élément important. Il y a eu un avant et un après. Une fois que ce truc-là s'est passé, son prisme s'est réduit, très très fort, et tout ce qu'il y avait autour était vu à travers ce prisme. À partir du COVID ça a été vraiment la descente aux enfers. Même nous, dans nos rapports avec lui, à partir de ce moment, c'était compliqué. Il disparaissait.
Julien Rufié : Des fois je pense qu'il plongeait et nous n’avions plus de nouvelles pendant un moment. Et puis il réapparaissait. Il s'est quand même coupé à cette période-là de beaucoup de monde, autant au niveau amical que professionnel. Mais nous avons réussi à aller au bout du truc, de temps en temps il revenait enfin. Il y avait des hauts, des bas.
Mickaël : La manière dont on avons fait les prises voix, ça décrit le truc parfaitement : nous avons procédé avant le COVID, de 2019 à 2023. Et les voix, c'était toujours pareil : il venait chez moi et selon son état émotionnel nous travaillions ou pas, peu, beaucoup. Des fois, il venait, on branchait tout et il me disait : "Oh j'ai pas envie...". Là, c'était le Mathieu au fond du sceau. Donc voilà, il fumait des clopes, nous buvions des cafés, on discutait et il partait. Et des fois il venait, il avait écrit, il était remonté, nous faisions des prises : pendant 3 heures, des fois pendant 10 minutes et soudainement il en avait marre, c'était en dents de scie tout le temps. Il venait et je voyais rapidement selon son état si nous alions bosser, pas bosser, discuter, refaire le monde, s'il allait se plaindre, s'il allait être content…
Franck : En plus moi durant cette période d'écriture j'étais au Chili, donc je me sentais impuissant. Comment aider un peu Mathieu ? Ce n’était pas évident pour moi à gérer depuis là-bas.

Il y a une question que je me suis posée en pensant à vous en studio et à ce processus de deuil en cours, à ce moment-là. Vous deviez travailler sur ces bandes où reste la voix de Mathieu et je me suis demandé si on finit, ou pas, par trouver une sérénité alors que Mathieu n'est plus là, et qu’il faut finir. Est-ce qu'on est en état de faire ça ?
Mickaël : Il y a trois individus, trois réponses.
Franck : Pour arriver à la sérénité… Quand je suis rentré de la cérémonie de Mathieu, je suis reparti au Chili, et j'ai dû continuer à travailler mes voix au studio. J'ai fait des sessions où j'arrivais en pleurant, il fallait que je continue à travailler mes parties, et donc c'était un processus hyper long, hyper douloureux, pour ensuite revenir en France et finir les dernières parties que j'avais à faire. Donc la sérénité, à la fin, était présente. C'était la bonne posture, pour pouvoir rendre hommage à Mathieu ; mais pour arriver à ce processus-là, pour ma part, c'était énormément de souffrance, beaucoup de pleurs.
Julien : La question de continuer ou pas s'est posée assez rapidement mais pour faire simple, à partir du moment où nous avons réécouté tout ce que nous avions, et que le groupe a pris la décision d'y aller, et de finir le disque, j'ai envie de dire que ça m'a porté. C'était OK, on avait tranché, on le fait. Il y avait beaucoup de choses qui étaient déjà écrites, le disque était, on va dire à très peu de choses, intégralement pré-produit, je savais exactement ce que je devais jouer. Et en plus, il y a quand même eu du temps entre cette prise de décision et le studio. La décision a été prise un mois ou deux après son décès, et le studio, ça correspondait à l'été. Le studio a dû intervenir en février de l'année suivante, il y a eu du temps pour mûrir, se préparer… Après le studio… il y avait beaucoup d'émotions évidemment, mais moi, j'étais focalisé sur l'objectif, et puis voilà, cette prise de décision, nous avions décidé – enfin, on allait finir quoi, nous étions d’accord. Les voix de Mathieu, pour nous, étaient bien, et il y avait cette dimension conclusive : aller jusqu'au bout du process. Pour moi, ça m'a permis de dérouler le truc, avec les montées d'émotions, des hauts, des bas, mais ça m'a donné une base, assez solide, pour aller jusqu'au bout. Et c'était un moment où nous étions tous ensemble, c'était super, dans ce studio-là, perdu dans la forêt, au fin fond des landes. C'était un moment de… communion, un peu, c'était bien franchement. Moi, je ne l'ai pas du tout mal vécu, plutôt sereinement même, et de manière assez apaisée.



Mickaël :
Moi, je te fais une version courte, assez similaire à celle de Julien, à partir du moment où nous avons dit qu'on le faisait, on le faisait. Nous savions ce que nous avions à faire aussi, donc… En studio, c'est froid, tu sais, tu sais qu'il faut que les prises soient bonnes, tu sais ce que tu dois jouer, tu le joues, c'est un peu technique sur l’organisation globale. Nous étions avec Mobo (NDLR : personne en charge de la technique et l’ingénierie du son sur les albums d’Eryn Non Dae.), et lui, c'est la famille, c'était hyper agréable. Franck était venu, donc, comme dit Julien, on a eu une espèce de petit moment, là, en février, où nous étions vraiment entre nous, c'était hyper puissant, apaisant. En même temps, c'était cool, chacun s'est démerdé. Quand Franck était au Chili, et qu'il devait faire ses prises voix et tout, il y avait une portée qui était différente. Nous, nous n’étions pas là. Julien, toi, je ne sais pas comment tu l'as vécu, tout seul mais quand Mathieu est mort, avec Julien, nous nous sommes vus tous les jours, pendant plusieurs mois, beaucoup, vraiment. Donc, nous avons un peu fait le deuil ensemble, nous avons un peu vécu ensemble avec ce truc-là, et quand nous sommes arrivés au studio, ça faisait déjà un moment que c'était arrivé, donc, nous étions plus focus. Pour moi, ça a été plutôt difficile, au moment où il a fallu fabriquer l'objet. Je le dis souvent, mais j'ai passé une semaine en Italie, pour finir avec la nana qui a fabriqué l’objet, et qui s'appelle Eugenia. Et alors là, pour moi, c'était vraiment un truc… j'ai eu l'impression que j'avais tout décalé, cette puissance du deuil, à ce moment-là. J'avais une semaine, et j'ai l'impression que tout s'est passé à ce moment-là. Parce que quand nous imprimions les livrets, je voyais les textes, je les lisais… Il y avait ce côté, là… j'ai le temps de m'y abandonner, parce que je n'ai pas besoin de jouer, je n'ai pas besoin d'être trop focus, c'est Eugenia qui maîtrise le process… Donc je fais juste ce qu'elle me dit de faire, et c'est à ce moment-là que j’ai ressenti la fin. Et je savais que quand j'allais rentrer d'Italie avec les disques… Nous avons tous dit, je pense, qu'il y avait plein de deuils successifs, et à chaque fois que nous finissions une prise, c'était un petit deuil. Quand nous finissions le mix, c'était un petit deuil. Le master, c'était un petit deuil. Chaque étape l’était.
Julien : C'est prétentieux peut-être, mais… on ne pourra pas reprocher son insincérité à ce disque. Il est profondément sincère. C’est son histoire qui le rend ainsi, les choix qui sont derrière… ce sont des démos, j’en conviens mais elles sont chouettes, il y a une émotion incroyable, on va jusqu'au bout du process et c'est ça qui fait cette sincérité qu'on ne pourra pas, qu'on ne peut pas enlever. J'ai envie de croire que ça s'entend à l'écoute, au-delà du contexte, et même pour les gens qui ne seraient pas au courant, il y a quelques personnes peut-être qui l'écouteront sans être au courant de l'histoire de tout ça. J'ai envie de me dire que c'est l’une des qualités indéniables du disque : ce truc,là, cette urgence.


Eryn NonDae, c'est une aventure collective, des gens qui font de la musique ensemble. Et depuis longtemps. Il y a une compréhension mutuelle, des réflexes, je ne sais pas, c'est chimique, ce truc. Alors aujourd’hui, quelqu'un n'est plus là, d'accord. Mais peut-il se produire autre chose entre vous, après ? Y réfléchissez-vous ?
Franck : Nous verrons. Il nous faut digérer ce moment. Ensuite, bien sûr… on se connaît tellement bien, on s'entend bien. Nous aurons peut-être encore des choses à dire. Mais bon, on verra. Si nous continuons ensemble, ce sera deux, trois personnes. C'est un peu le flou. Nous ne savons pas. On verra ce que l'avenir nous réserve. Est-ce qu'on voudra encore le refaire ? Après, il y a les vies privées de chacun. Personnellement je pense revenir en France. Toutes les vies de chacun, aujourd'hui, sont différentes de celles que nous vivons il y a 20 ans. Mais un porte reste ouverte.
Mickaël : Nous, on a eu cette chance de pouvoir faire les choses en salle de répétition pendant longtemps. Nous nous voyions beaucoup et travaillions beaucoup ensemble. Et ce truc-là, moi, en tout cas, j'ai conscience que c'était une chance incroyable que nous avions de pouvoir le faire.Parce que moi, je n'arrive pas à le faire avec mes autres groupes. On n'arrive jamais à se voir autant qu'avec les gens d’Eryn Non Dae.. Et du coup, c'était un luxe et c'est un truc qui n'existe pas ou plus, ou dans de très rares configurations. Donc, je pense que ce que nous avons fait, ce qui a existé entre nous, n'existera probablement plus jamais de toute façon. On n'a pas le même âge, nous ne sommes plus aux mêmes endroits, nous n’avons plus les mêmes obligations. C'est sûr. Avec Julien, on a essayé de faire un truc vite fait, rapidement. On se disait, il faut qu'on revienne, on s'y remet, on s'y remet. Mais en fait, nous n’avons pas le temps, on a d'autres affaires à gérer.
Julien : C'était peut-être aussi un peu tôt. Le seul truc qui était clair entre nous, c'est qu'Eryn Non Dae, ça s'arrêterait. Et pour le reste, on avait dit, on verra bien. On en est encore, je pense, à cette étape du "on verra bien".