Dans la première partie de notre entretien, Fanny Ardant revenait sur la puissance du verbe de Paul Eluard, sur sa perception de sa personne, et la représentation par les autres : celle du poète, celle de l'actrice. Au fil de la discussion se dessinait en mode "je" un portrait d'elle-même à travers cet Eluard dont elle dit à la mi-avril 2026 la poésie avec Jean-Jacques Burnel (The Stranglers) sur une musique signée Deleyaman. Deux performances, deux soirs de suite, à la Maison de la Poésie, à Paris.
Dans cette seconde et dernière partie de notre conversation, enregistrée à la mi-février 2026, Ardant tire les traits finaux : ceux qui précisent un surprenant autoportrait, guidé par les couleurs et lumières aléatoires des mots d'Eluard. Où il est question, entre autres, de résistance, de violence, de voyage, de travail des idées, de dialectique, de risque, de la question de l'élégance... et de cette nature qui a bercé l'enfance de l'actrice française, jusqu'à occuper dans sa vie une place monumentale.
Obsküre : Il y a plusieurs poésies chez Éluard : une poésie érotique, une poésie sociale, une poésie de la résistance. La poésie elle-même est un produit de son temps, et Éluard est un fils de la résistance. Dans votre vie à vous, fondamentalement, à quoi avez-vous résisté ?
Fanny Ardant : (Silence) J'ai résisté à obéir à ce que je ne croyais pas. J'ai résisté à l'acquiescement, à la soumission. J'ai résisté au fait de plaire. J'ai résisté à la prison. J'ai résisté à se retenir de proclamer ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas. J'ai résisté à frapper (petit rire), j'ai résisté à tuer. Alors, c'est vrai que très très jeune, j'avais un problème avec l'obéissance. Ou alors je pouvais tout accepter, ou disons discuter, à partir du moment où l’autre s'adressait à mon intelligence. J'avais tout à coup une plus grande douceur devant une autorité bienveillante. Alors qu'une autorité cinglante... là c'est comme un chien fou qui se réveillait lorsqu’il s'entendait dire : "On vous a dit ça, mademoiselle Ardant, c’est comme ça, alors taisez-vous..." Là, il y avait quelque chose qui n'arrivait pas à se contenir, quel que soit le prix à payer. C’est pour ça que lorsque vous utilisez l’expression "poésie de la résistance"… eh bien moi je pense qu'il y a quelque chose qui va avec la résistance de la poésie. Il y a quelque chose qui se libère de nous en résistant : de ne pas juste couler doux, suivre le mouvement, suivre son petit intérêt... Celui qui résiste prend des risques – et donc, tout d'un coup, il vit. C'est comme entre lui et lui, même s'il est le seul à savoir qu'il résiste. Et je trouve ça assez passionnant, justement. On n'a qu'une vie, je me le dis toujours. On n'a qu'une vie. Ensuite je suis, moi, hantée par cette idée que tout va disparaître. Par exemple... Vous voyez la vitesse à laquelle passent les choses qu'on a connues, et tout d'un coup... une nouvelle génération arrive, toujours, avec des qui, quoi, qu'est-ce ? Et c'est aussi un réconfort. Vous savez, se croire à la merci d'un courant violent, dans ce courant qui vous emporte... Mais allez, nagez, plutôt que de rester comme une épave qu'on transporte ! Nagez à contre-courant ! Et c'est pour ça que la résistance, moi, m'a toujours intéressée... parce qu'on refait toujours l'histoire. La résistance, en France, a été très minime. C'était un fait héroïque parce qu'elle était minime. Et donc, tout d'un coup, les résistants deviennent comme des rois. Vous vous rappelez toutes ces histoires ? Moi, j'ai été très marquée par des chansons. Vous vous rappelez "L’Affiche rouge" ? Prononcer certains noms, c'est difficile (NDLR : allusion au texte du poème d'Aragon chanté par Léo Ferré : "Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles"). C'est Ferré qui chantait ça. Et donc tu te disais, alors quoi ? On te disait, parce qu'ils ont un délit de sale gueule. Vous voyez ? Alors qu'il y avait la femme, la jeune fille, le garçon qui arrivait avec sa bicyclette et qui, lui, entre vents et marais, disait "non". Donc, on pouvait l'admirer.
Je vous écoute, là, et je pense à la résistance, à l'Histoire. Ce rapport d'Éluard à l'Histoire, d'ailleurs… Éluard est parti au contact des fous dans un asile, vers 1943. La maison des fous, où ses proches, dans les témoignages que j'ai pu lire ou que j'ai pu regarder dans les sources de l'INA, ont pu mesurer son empathie, cette présence de l'autre à soi. On retrouve l'empathie chez Éluard, aussi, dans son rapport au peuple espagnol durant la guerre civile. L'empathie est-elle une composante de votre propre nature ?
Oui. Vous voyez, j'ai souvent dit cette phrase : j'ai la certitude des fous. Je ne pense pas que je sois folle, mais dans la grande folie, je pouvais tout d'un coup... disons que je les comprenais, d'une certaine façon - vous savez, comme... les clairvoyants. Je voyais tout ce dont ils s'étaient dessaisis, toute cette armature sociale. Il y a quelque chose de fulgurant dans la folie. Et je vois très bien le phénomène d'identification, à propos de n'importe quoi : le phénomène d'identification aux fous qui se promènent tout nus et tendent la main, ou encore l'identification aux terroristes. Il y a tout d'un coup quelque chose d'un comportement étranger que je peux redessiner dans tout ce qui s'est passé avant que ça éclate.
Il y a toujours eu ça, chez vous ?
(Court silence) Moi j’ai été une enfant solitaire, je n’avais pas d’amis, j’avais juste les copains qu’on a à l’école. Ça a commencé à l’Université. Je n’étais pas politisée et l’Université m’a fait entrer dans le monde de la politique. Si j’étais entrée plus avant dans ce monde de la politique, j’aurais été violente (court silence). Donc vous voyez, la vie m'a donné comme des petites piques et puis... je ne sais pas comment dire... Elle me donnait des poisons et elle me donnait des contre-poisons.
Je pense à ces récentes images devant Sciences Po, qui précèdent la rixe entre militants d’extrême-droite et d’extrême gauche à Lyon (NDLR : contexte de la mort, le 14 février 2026, du militant d'extrême droite Quentin Deranque)... Pensez-vous qu’intrinsèquement, systématiquement, le travail sur les idées et leur défense soient générateurs de violence ?
Oui, je crois. Parce que le seul type qui ait pu démontrer le contraire, c'est Gandhi. Jésus, aussi. Sinon je vois, pour moi par exemple, c'est vrai que quand vous croyez à quelque chose, vous avez envie que ce truc arrive. Je déteste les tièdes. C'est très intéressant ce truc sur la violence... Moi, j'ai toujours aimé les conversations violentes. Parce que je ne me suis jamais identifiée. Par exemple dans une conversation, même si quelqu'un me disait "espèce d'abrutie", moi, je n'entendais pas, ça. Je voulais placer mon argument et j'écoutais l'argument de l'autre, vous voyez, comme une dialectique. Je trouve que la dialectique a quelque chose de... (elle cherche une seconde) Bien sûr qu'on n'est pas Platon, bien sûr qu'on n'est pas Diogène à parler avec une sagesse ! C'est comme si la violence était liée à la foi. Moi, ce que j'aimais, c'était la dialectique, le verbe. Il y a celui qui arrive et qui tempère - et c'est pour ça que moi, j'aime bien l'idée de ne pas s'arrêter aux insultes (rire partagé). Parce que, vous savez, quand on introduit dans une conversation ce "mais t'es con ou quoi ?" - il y a cette pensée en retour : "Il ne devrait pas m'appeler comme ça" (ton théâtralisé, un brin geignard)… Je me rappelle, on discutait très violemment dans ma famille. Et mon frère, lui, ne disait jamais rien. Alors, je l'apostrophais : "Et toi ?" Lui : "Je n'en pense pas moins." Et je lui disais : "Je te parie que dans six mois, si tu ne parles pas, tu ne penseras plus." C'est comme si, en disant, tu vérifiais la force de ta pensée. Il fallait bien avoir un adversaire qui te démontre le contraire pour argumenter ! Moi, j'ai adoré la révolution bolchevique. Et après, je n'aimais pas les gens qui étaient des hypocrites, comme Trotski. Et je me suis fait haïr parce que pour les Trotskistes, dire ça, c'était, oh là là (grand rire)… Bon, quelque part, moi, je suis extrême. Par exemple j'ai un grand amour de l'humanité ; et puis tout d'un coup, j'éprouve une grande détestation, j'ai comme envie de me retirer.
Le contraste que nous vivons dans notre rapport aux choses, cette expérience personnelle dont vous nous parlez à l’instant, se retrouve dans le côté protéiforme de la poésie d’Eluard : une poésie amoureuse, sociale, et dans laquelle nous retrouvons la mort aussi. Lorsque Nusch meurt (NDLR : égérie du surréalisme et femme d’Eluard), le verbe du poète prend une tout autre tournure. Il y a vraiment plusieurs poésies chez Éluard... Le fait d'embrasser le monde, la vie, emporte-t-il aussi, pour vous, celui d’embrasser toutes les poésies d'Éluard, ou avez-vous une préférence pour certaines d'entre elles ?
J'ai une préférence, je pense, pour les poésies qui sont comme une pierre qu’on jette. Je n'aime pas trop le côté, comment dire, nonchalant ou "petite barque qui vogue au fil de l'eau". Je préfère les poésies comme un brûlot ou qui visent la défense de quelque chose. Il y a un poème sur les pauvres, que j'aime beaucoup. Il y a là quelque chose, je trouve, d'incandescent. Par exemple, Baudelaire, j'avais appris par cœur Le Bateau ivre. Je ne comprenais pas tout, mais je sentais que c'était une chose dans laquelle lui avait mis sa vie. Et quand il dit "mais, vrai, j'ai trop pleuré !", il avoue tout avec un langage tellement... Pour moi, la poésie est toujours liée à une souffrance latente. Je ne pourrai pas t'empêcher d'écrire parce qu'il y a quelque chose qui te fait mal. Et ce n'est pas simplement pour faire beau. On s'en fiche, du beau. Il y a quelque chose qui transperce, qui fait mal et que tu dois dire absolument.
Sous l'Occupation, Éluard se faisait amener par un psychiatre, M. Bonnafé (directeur de l’asile des fous de Saint-Alban) chez René Amarger, l’imprimeur de Saint-Flour, pour préparer des éditions de brochures poétiques. Il y a une quinzaine de publications, peut-être. Et le docteur Bonnafé et Amarger sont alors témoins de la méticulosité d'Éluard dans son rapport à ce que doit être l'objet. Vous ressentez-vous, vous-même, comme un être de méticulosité ?
Non, mais plutôt comme quelqu'un qui va sauter dans le vide. Pouvoir sauter dans le vide parce qu'il sait qu'il va être aidé par autre chose. Le cinéma ou le théâtre, la poésie ou monter sur scène : à chaque fois, je me jette dans le vide.
C'est le risque, en fait, votre moteur…
Oui. Vous voyez, moi, j'ai toujours pensé qu’arriver sur scène, c'est comme pour le taureau débouler dans l'arène. Ou comme Spartacus dans les jeux romains. Il y a quelque chose, ton âme, mise à nu : tu es toute seule et donc tu ne peux pas arriver comme si tu entrais dans un salon ou si tu bavardais à une terrasse de café. Il y a quelque chose qui implique que tu aies dû te purifier pour être tout à ce que tu allais donner. Et quand on me demande "mais est-ce que tu as le trac?" , mais oui, forcément. Parce que tout d'un coup, c'est le saut dans le vide. Comme ce taureau qui entre dans l'arène, et attend d'être tué.
Vous avez le trac à chaque fois ? Ça ne part jamais ?
Non, hélas, parce que vous savez, le trac a des conséquences physiques. Par exemple, vous n'avez plus de salive. Soudain les lèvres restent collées aux dents. Alors tout d'un coup, vous êtes obligée de faire des grimaces comme si vous étiez un chimpanzé. Dans ce côté-là, peut-être que c'est bien fait la nature… Quand vous êtes là en train de vous dire "pourvu que je puisse articuler", vous ne pensez pas à l'acte, vous pensez à la pureté de l'art.
Le trac est un passage, une nécessité peut-être : c'est lui qui nous fait aussi être bons dans ce que nous sommes en train de faire, vous ne croyez pas ?
Oui, ça veut dire que vous avez gardé la même passion pour faire les choses et qu'il n'y a pas d'habitude dans ce métier. Il n'y a pas de savoir-faire. Par exemple, prenez les chanteurs d'opéra, les musiciens… Je pense que nous faisons un métier, nous, les acteurs, beaucoup plus facile que le leur. Parce que non seulement ils sont comme nous à vouloir transmettre tout ce qu'ils ont envie de dire, mais ils passent par le corps à un tel degré ! Un pianiste, un violoniste… Cela rend ce métier passionnant.
Le voyage, faire peau neuve, Éluard ça le connaît, dans les années 1920, 1930 : il traversait l'Atlantique pour se rendre à des congrès pour la paix. Quelle place occupe l'ailleurs dans votre vie, et à quel point peut-il être un moteur ?
Pour moi, l'ailleurs est à l'intérieur de soi. Pendant des années, voyager, c’était le rêve, une promesse. Aujourd’hui, voyager, c'est un peu comme s'acheter des chaussures, ça fait partie des obligations de la société, du tourisme, de cette nouvelle économie. Donc pour moi, voyager ne veut plus rien dire, parce que tout est tracé pour exploiter au maximum le tourisme. Alors que l'ailleurs, c'est tout plein de géographies intérieures : les nouvelles idées, les discussions, la dialectique vous voyez… Et penser que tu vas devenir différent parce que tu voyages, aujourd'hui, me semble faux. Alors que c'est l'autre qui vous fait voyager. C'est l'autre dans sa vérité, dans ce que nous évoquons de son excès, de sa passion… Je n'aime pas le conformisme, j'aime l'idée de la confrontation avec l'autre. C'est ce qui fait l'enrichissement : voir cette beauté dans la vie et s'être trompé, mais toujours avec une sorte de passion de vivre, hors la résignation, hors le gnangnantisme…
J'aurai parlé de "gnangnantisme" avec Fanny Ardant, c'est pas mal ça (elle rit). Vous dites "l'ailleurs est en soi", Madame. Avez-vous le sentiment, au moins concernant une partie de votre être, de rester un mystère à vous-même ?
Oui, dans la mesure où... c’est comme une quête interrogative devant des choses. Vos fondations restent les mêmes, mais tout d'un coup il y a comme un air de musique qui vous surprend, que vous ne pensiez pas avoir en vous. On pense, on essaie de penser vaste, mais finalement on est souvent conditionné : par sa colère, par son chagrin ou par ses expectatives… alors qu'en effet, l'autre est ailleurs, je est un autre, vous voyez, je est un autre et l'autre est ailleurs. C'est pour ça qu'il faut toujours essayer de donner à l'autre une sorte de franchise. Ne pas l'enfermer.
Ce que nous donnons à l'autre de plus authentique, c'est le lâcher prise, vous pensez ?
Oui, parce que dans le lâcher prise, il y a une forme de confiance. Et moi, la confiance, vous voyez… Ce que j'admire le plus, c'est la main tendue. Cet esprit du (la tonalité de voix glisse vers le souffle) allez, quoi qu’il arrive… La main tendue, ça veut dire que vous avez fait le geste. C’est ce qui nous permet de pas nous enfermer, de ne pas nous dessécher… C'est pour ça, peut-être, qu'en effet, dans tout ce qui est du domaine du politique, il y a très très peu de sauveurs de l'humanité. En fait, pour moi, ça se passe un par un, par un, par un. Il n'y a aucun système qui sauve l'humanité. On dit toujours qu'il y en a des moins pires, mais… c'est juste une réflexion, là, comme l'eau qui bout sans arrêt.
La pensée ne s’arrête jamais, la vôtre file…
Quand on me disait que j'étais fatigante, je n'ai jamais répondu : "parce qu'on n'a qu'une vie, donc ce n'est pas le moment de se reposer." Tout d'un coup, finalement, le soir, on tombe endormi. C'est ce moment-là, celui du calme. Sinon vous voyez, par exemple moi, j'aime beaucoup la conversation. Et là, vous me posez toutes ces questions, ça me plaît beaucoup ; parce qu'en fait, on ne vous les pose jamais, ces questions-là. Et on est obligé, tout d'un coup, de rassembler ses pauvres neurones pour essayer de s'approcher le plus proche de sa vérité. Ça ne sert à rien de parler si on ment. Mentir à la police, ça, éventuellement, c'est bienvenu, mais pas dans le cadre d'une conversation. C'est idiot de mentir à une conversation.
La seule vraie conversation est celle qui nous fait creuser en ce que nous sommes, je suppose.
Oui, absolument. Parce qu’elle nous permet aussi, au bout, de dire : "j’assume ce que je dis." Une interview, en effet, devrait être un moment durant lequel surviennent des questions auxquelles nous n’avons pas l'habitude de répondre. Éluard, lui, devait être ambigu, contradictoire. Et je sais ce qu'on lui a reproché. Mais prenez L’Idiot de Dostoïevski. Personne n'est parfait. Mes idoles de vie, je les ai toujours trouvées dans la littérature, vous voyez. Tout d'un coup, des écrivains pouvaient vous proposer des choix de vie. Des auteurs que j'ai lus trop jeune aussi, parfois. Mais quand même, les dés étaient jetés. Et malgré toute ma violence, souvent, j'avais une forme d'amour pour ceux qui étaient généreux, pour ceux qui tendaient la main. Quand je suis arrivée à Moscou, même du temps soviétique, les Russes riaient parce que je pensais que tout le monde était le Prince Mychkine, alors que non… Il n'y a pas de héros comme le Prince Mychkine dans la littérature française (silence)... Non, il n'y a pas. Nous sommes beaucoup plus... logiques, cartésiens.
Deleyaman, avec lesquels vous vous produisez à Paris les 15 et 16 avril 2026 pour Une Poésie ininterrompue, sont des gens de lettres. Il y a La Pléiade chez eux, des choses comme ça. Et ce sont des gens qui font de la musique. Or cette musique, vous l'avez utilisée dans vos travaux. Comment l’avez-vous découverte et que suscite-t-elle en vous, sur un plan émotionnel, physique ?
La première musique que j’aie écoutée d’eux était sur support CD. Il y avait quelque chose de l’ordre d’une grande douceur, mais en même temps, il y avait une violence. Une chose qui s'insinuait, comme quelque chose qui avançait sans en avoir l'air, répétitive, obsessionnelle, avec des échos de musique classique. Même pas "musiques du monde", vous voyez ? Et moi, je me rappelle que j'avais fini un film et que j'avais demandé l’autorisation d'y insérer l'un des passages de ce disque. Et c'est comme ça que j'ai connu Aret (NDLR : Madilian, cofondateur de Deleyaman). Il a été très généreux. Petit à petit, nous nous sommes reconnus. Dans sa musique, il y avait quelque chose qui donnait immédiatement de l'émotion, mais que vous n'auriez pu définir. Quelque chose qui donnait envie de vivre. Quand on vous donne de l'émotion, on sent une fragilité. Et on peut l'avoir, cette fragilité… Après, quand j'ai travaillé avec lui sur scène (NDLR : la première fois, en 2023, pour une lecture en musique de Stig Dagerman, aussi à la Maison de la Poésie), lorsque nous avons répété avec son orchestre et tous ces gens qui l’entouraient, c'était fou. La musique qui entrait en moi lorsque j'étais à leurs côtés, ça me donnait envie de vivre. J'ai alors compris comment on entre dans l'océan ou dans une forêt. Vous voyez, tout est inconnu, rien n'est prévisible, mais nous allons nous laisser emporter.
Dans votre référentiel personnel, quelles autres musiques, deux, trois exemples comme ça, seraient susceptibles de vous emporter comme celle de Deleyaman ?
Moi j'ai adoré les Rolling Stones, j'ai adoré Adriano Celentano. J'aime beaucoup la musique populaire, la chanson populaire. J'aime beaucoup Malher, Wagner, Bach… Et puis j’ai une passion pour les tziganes d'Europe centrale, pour le fado. Il y a des piles dans ma maison où j'ai mis tous les fados, toute l'Europe centrale, et puis tous les classiques. Donc vous voyez, c'est exponentiel. Et comme je fais toute chose avec fureur, tout d'un coup je peux n'écouter que Malher. Et puis par exemple, je me suis mise au piano juste pour pouvoir jouer du Bach. Comme je vous l'ai dit au début de notre conversation, je suis de nature obsessionnelle. Et ce que j'aime, je l'aime à tout jamais. C'est pas comme si je pouvais revenir en arrière… Par exemple, j'aimais écouter Julio Iglesias, et j'aime toutes les histoires dans la chanson populaire, où en trois minutes une histoire vous est contée. Une histoire d’amour, souvent.
Il y a un souci de l'élégance maintenu chez Éluard, qui est souligné par Ernst. L'élégance est-elle une manière de se considérer soi, avant même de penser au reflet à l'extérieur ? Pourriez-vous vous passer, vous, de l'élégance ?
(Un silence) Non. C'est comme si dans l'élégance il y avait... une sorte de préparation pour se jeter dans le monde. Et pas en disant "on me prendra telle que je suis", non ; il y a une structuration. Un peu comme ce pauvre taureau qui entre dans l'arène. Il ne va pas arriver couvert de boue, il ne va pas arriver non plus avec du papier poubelle dans ses cornes… L'élégance est, je pense, une sorte de choix dans la manière d'affronter le monde. Moi je n'ai jamais été sensible à la mode. J'ai pu m'y intéresser, par contre. Regardez, ces trois choses que l'humain a déployées : on est obligé de s'habiller mais on a créé la couture ; on est obligé de manger, mais on a créé la gastronomie ; on est obligé de se loger mais on a créé l'architecture. Vous voyez, de besoins animalesques, nous avons fait des arts. Cette idée-là me plaît, pour autant je n'ai jamais suivi la mode. Si je rentrais dans un magasin et disais "je cherche une robe noire" et qu'on me répondait "oh madame, nous aimons le noir mais ce n'est plus du tout à la mode", je me disais "mais je me men fiche !" Je n'ai jamais suivi la mode, mais comme je vous le disais, j'ai toujours aimé les mêmes choses, en fait. Et dans le fait de s'habiller, puisqu'il faut bien s'habiller, autant s'habiller avec des choses que l'on aime. Vous avez remarqué qu'on n'a pas le droit de se promener tout nu ? (rire partagé)
En effet, j’ai remarqué. J’avoue que là, je ne sais pas si c’est tant mieux ou tant pis...
(Un grand rire)
Cette élégance, vous qui vous en emparez et l’assumez pour vous-même, l’espérez-vous de la part des autres, l’attendez-vous des autres ?
(Court silence) Non. En réalité, c’est surtout ce que me racontent les gens qui m'intéresse. Mais par exemple, je marche dans la rue et il m’arrive souvent de m’arrêter sur un homme ou une femme qui me renvoient cette image de la beauté. Cette femme porte en elle une beauté qu’elle a organisée sur elle. Cela étant et comme je vous l'ai dit, je ne suis pas épatée par quelqu'un qui suit la mode, moi je ne la suivrai jamais. Il y a un côté bien-pensant qui m'énerve dans tout ça. Par contre, si tout d'un coup une mode me plaît, alors là oui. C'est comme le vin. Il y a tout d'un coup des grandes années, et puis il y en a les moins bonnes, vous savez, c'est up and down. Bref. Moi je peux m'arrêter sur quelqu'un ou distinguer un être dans une foule parce que ce que je vois, là, c’est qu’il est différent.
Vous êtes une contemplative ?
Oui. Par exemple, j'aime les villes et les forêts. Je vois le niveau d'un maire à la présence des bancs publics. Parce que je me dis, si ce type a pensé à mettre des bancs dans les rues, sur la place, c'est qu'il est bien. Il sait qu'on doit s'asseoir dans une ville et regarder autour de soi. Et quand quelqu'un me demande "quels sont les chefs-d'œuvre que vous aimez le plus en France ?", je réponds toujours : "les forêts". Pour moi, ce sont des monuments magnifiques.
La nature permettait à Eluard d’incruster un paysage émotionnel au texte. Êtes-vous revenue, après votre enfance, voir la verdure de la Haute-Vienne ?
Par mon père, Ardant est une famille de Limoges. Nous avions cette propriété en Limousin, un peu entre Saint-Jouvent et Nieul, vers 15 kilomètres de Limoges. Moi, j'ai beaucoup aimé le Limousin. Il y avait des forêts, et puis c’était vallonné. Et j'avais l'impression que le Limousin allait rester préservé, parce qu'il n'y aurait pas encore trop de tourisme. Tout ce qui est fait pour le tourisme détruit la vérité. Moi, j'ai arpenté le Limousin à pied entre mes cousins, mes cousines, qui habitaient dans un rayon de quelques kilomètres… Vous savez, j'ai adoré mon père. Il a été très important dans ma vie. Je sais qu’il a toujours pensé venir, à sa retraite, vivre en Limousin. Il avait une passion pour cette maison. Malheureusement, il a disparu avant de pouvoir en profiter. Maman, mes frères et sœurs, nous tous avons habité cette demeure, mais c'était comme si l'âme en était partie.
Lorsque vous habitiez vers Saint-Jouvent, vous baladiez-vous dans cette nature ? Sa force vous habitait-elle déjà ?
Oui. Je partais, j'allais droit devant moi. Je traversais les champs, ils n'étaient pas tous barbelés. Je me rappelle des pommiers. On me disait : "Tu ne voles pas les pommes !" Et moi, je disais "si !", et je montrais la pomme à tous les paysans que je croisais, en disant : "J'ai volé une pomme !" - et j'attendais la sentence... Mais surtout, ce que j'aimais en Limousin, c'était que les forêts étaient petites, et puis tout d'un coup, s'ouvraient ces vallons. Nous faisions des kilomètres, il y avait des petits ruisseaux. Pour moi, c'était comme si cette nature, on pouvait la dessiner comme le font des enfants, vous voyez ?
Oui. Mais qu'est-ce qui fait que vous n'êtes pas revenue en Limousin ?
À partir du moment où il n'y avait plus de maison, je n'avais plus de raison de venir. Ce sont les maisons et les arbres qui créent des liens avec les êtres humains.
L'enracinement…
Oui. Je me rappelle que lorsque mes parents avaient reçu la maison, ils nous avaient demandé de choisir, chacun, la chambre qu’il voulait habiter. J'étais montée tout en haut et j'avais choisi une chambre sous les combles. Par la fenêtre, il n'y aurait pour moi, à vue, que le faîte des arbres et les douces prairies, vous voyez, comme une sorte de brouillard vert. Je me souviens de ça. On m’avait alors interpellée : "Mais pourquoi choisis-tu cette chambre ? " — "Mais parce que, justement, je ne veux pas voir d'autres maisons !" (rire).