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Album
29/11/2020

Fish

Weltschmerz

Label : 7Hz Productions
Genre : modern progressive rock
Date de sortie : 2020/09/25
Posté par : Pascäl Desmichel

La nostalgie est un poison, pour deux raisons : 1. Elle biaise le jugement 2. Elle détruit des artistes. Elle conduit trop souvent l’individu (chacun d’entre nous) à ancrer un évènement dans un temps, à fabriquer en quelque sorte un point O, un point idéal, totalement subjectif, où le SOI devient point de départ ; et ce point à partir duquel nous regardons le monde est trop souvent le temps d’une jeunesse perdue (à partir duquel commence dès lors tout jugement) ; d’où cette posture du "c’était mieux avant" qui détruit dès lors tout possible, tout présent, tout espoir, tout avenir. Quand Fish est apparu sur la scène artistique, les nostalgiques de Genesis – qui s’employaient déjà eux-mêmes à idéaliser la première période de leur groupe – n’ont voulu voir dans le chanteur de Marillion qu’une pâle copie de Peter Gabriel. Déjà, ils vénéraient ce qui n’était plus, condamnant le présent et l’avenir ; d’où ce lieu commun (cette posture systématique) de vouloir préférer la première période de Genesis, la première ère de Marillion, les premiers albums de Cure ou Depeche Mode, les débuts de Christophe ou Étienne Daho, etc. Comme si la "première période" (de la vie) n’était en somme que la seule phase intéressante et légitime, comme si le reste ne pouvait être qu’une forme d’interminable déliquescence. Comme si tout processus créatif génial était lié à la jeunesse et promis aussitôt à la décadence.

À ce petit jeu-là, Fish a pris très cher, faisant partie des nombreuses victimes emprisonnées dans l’étau des représentations. Comment ne pas s’étonner qu’il s’agace (encore) dès lors qu’on lui parle d’une aventure finie il y a… trente-deux ans. Car la nostalgie culpabilise aussi les artistes ; elle leur demande des comptes. Comme si Fish devait encore tenter d’expliquer et de justifier pourquoi il est parti en pleine gloire alors que son groupe remplissait des prairies entières et squattait les charts aux quatre coins de l’Europe, promis à une carrière planétaire.

Fish, Nilda Fernandez, Stephan Eicher, etc... C’est toujours un peu la même histoire qui se joue ; celle d’un destin sinon brisé, du moins sérieusement amoché par un conflit avec une maison de disques. C’est l’histoire d’une notoriété qui cesse presque brusquement, d’hommes qui passent des feux des projecteurs au domaine des ombres. La rupture de contrat s’accompagne en général d’une rupture médiatique, de procédures en justice qui n’en finissent pas, de soubresauts et déceptions alternant pour l’artiste descente aux enfers psychologique et tentative(s) délibérée(s) de continuer à créer. Le public, souvent, n’a pas oublié mais s’en tient au "bon vieux temps", focalisant sur une œuvre qu’il mystifie au fil des décennies. Et c’est souvent injuste, parce que l’artiste, lui, continue de créer - crier - qu’il existe encore aujourd’hui.

Oui, c’est vrai, les nouvelles productions sont parfois moins bien ficelées, et l’artiste enquille (trop de) compilations et d’albums live plus ou moins intéressants (Fish en sort quatorze entre 1993 et 2006), pour rembourser ses dettes et tenter de vivre de son art. Mais la critique serait trop facile si elle en restait là. Il faut toujours tenter de dépasser ses propres préjugés, dépasser la paresse d’esprit qui menace chacun de nous, dépasser le flot d’idées convenues (celles des autres) et les débats d’arrière-garde pour regarder ce qui est. Car en rester aux préjugés, c’est enfermer l’autre et s’enfermer soi-même : c’est refuser de donner un possible, c’est devenir sourd. Or Fish n’est pas que l’ex-chanteur de Marillion, il est un auteur compositeur accompli qui a continué de produire des chansons intéressantes (il est notamment urgent de réécouter Sunsets On Empire issu d’une belle complicité avec un certain Steve Wilson). Et son onzième ( !) opus intitulé Weltschmerz est artistiquement un bel ouvrage qui nous dit beaucoup de choses.

1. Fish est un artiste moderne particulièrement inspiré. Les morceaux (de plus de dix minutes pour la moitié d’entre eux) sont tout sauf des puddings démonstratifs et indigestes comme le rock progressif a su et sait encore en faire. Jamais de longueurs inutiles, de changements incessants cherchant coûte que coûte la démonstration virtuose. Chaque mélodie développe des atmosphères singulières, tour à tour délicates et puissantes, à l’image du premier titre, "Grace of God", doux et mélancolique, dont la première partie est juste parfaite.

2. Fish est entier et exigeant dans son processus créatif, sans concession une nouvelle fois. Il n’a pas cherché à séduire (et il le dit) mais a livré une œuvre sincère et exigeante. Il faut indiscutablement du temps pour saisir l’ampleur du travail, pour apprécier les successions d’ambiances et toutes les subtilités instrumentales, tel ce "Little Man what now", un modèle de genre progressif moderne, beau et triste à pleurer, épique et grandiloquent, intime et désespéré, servi par le saxophone de David Jackson (Van Der Graaf Generator).

3. Fish est un poète qui a besoin de parler, un homme sensible (à fleur de peau), sincèrement affecté par la destinée du monde. Fish révèle ici la quintessence de sa personnalité mélancolique, où l’abattement (la noirceur, le dégoût) se mêle à la colère (la fureur), où la délicatesse côtoie la rage. Il faut, pour en prendre la mesure, écouter tour à tour "Garden of Remembrance" (qui, passé le premier agacement d’une apparente balade au piano, révèle un texte d’une incroyable épaisseur) puis "Weltschmerz" constituant le titre que l’on attendait : rock, direct, puissant, révolté, moderne, épique. Il est ce morceau de bravoure, sombre, qui, en guise d’adieu, balance tout, histoire d’emporter définitivement l’auditeur, et puis de tirer sa révérence.

4. Fish incarnait une part non négligeable de Marillion, et l’âme de Clutching At Straws plane au-dessus de certains titres tels le splendide "Walking on Eggshells" ou les quatorze minutes de "Waverley Steps". De même, "Rose of Damascus", pièce maîtresse de près de seize minutes, évoque aussi – tout particulièrement dans la seconde partie - les grandes compositions de Marillion. Mais que l’on ne se méprenne pas sur le propos tenu ici (!) : il ne s’agit pas là d’affirmer que Fish fait du Marillion mais, au contraire, de souligner combien l’esprit (le talent) qui animait – et que représentait – Fish jaillit encore aujourd’hui avec la même évidence.

5. Fish est écossais, et tient à le rappeler, ce qui peut parfois un peu agacer, surtout lorsque le single "This Party's over" met justement en avant ce côté scottish quelque peu suranné, qui n’aide vraiment pas à saisir le cœur de l’œuvre. Mais c’est vrai pour Fish comme pour The Cure : les singles caricaturent et nuisent trop souvent à l’appréciation d’un artiste. On se dira que ces quelques minutes scottish "aèrent" une setlist bien dense, et que cette belle énergie ne manquera pas de donner un air de fête lors des ultimes concerts.

Pour conclure, osons le répéter encore une fois : vénérer le groupe d’avant 1988, et s’en arrêter là en ignorant ce que Fish réalise ici, relève de la pure nostalgie et d’une terrible mauvaise foi. Fish est un grand compositeur et poète ; l’album est exigeant, impeccable, fabriqué avec grand soin, structuré et véritablement abouti, avec des compositions tout aussi prometteuses et exceptionnelles que celles des années 1980. Cessons donc de passer à côté (et d’accepter "l’aujourd’hui" ?). De toute façon, Fish est libre et l’a toujours été. Il est au sens noble (celui d’artisan) un artiste. Et le rôle d’un artiste n’est pas de séduire mais de faire ce qui, au plus profond de lui, l’appelle et l’interpelle. Il vient de signer à soixante-deux ans son ultime album, le plus beau et le plus sombre sans doute. Il fait en quelque sorte sa dernière déclaration : "C'est ma déclaration déterminante. Je savais que je ne pouvais rien faire de plus en musique", dit-il. "Il est temps de s’en aller. Je ne me soucie même pas vraiment de comment [l’album] se vendra ou ce que les commentateurs pourront dire. C’est un signe de ponctuation."

Tracklist
  • 01. Grace of God
  • 02. Man with a Stick
  • 03. Walking on Eggshells
  • 04. This Party's over
  • 05. Rose of Damascus
  • 06. Garden of Remembrance
  • 07. C Song (The Trondheim Waltz)
  • 08. Little Man what now?
  • 09. Waverley Steps (End of the Line)
  • 10. Weltschmerz