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Ténèbres, puits sans fond. Obsküre plonge, fouine, investigue, gratte et remonte tout ce qu’il peut à la surface

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Littérature
03/02/2020

Franck Bouysse

"Je travaille comme un feuilletoniste"

Livre : Né d'aucune Femme (2019)
Editeur : La Manufacture de Livres
Style : roman noir
Photographies : Pierre Demarty
Posté par : Klär T.

LEÇON DE TENEBRES
Voilà quelques années déjà que Franck Bouysse bat la campagne, creuse les sillons de l’âme humaine et donne la parole aux gens de "peu de mots". Ce chef de file du roman noir en milieu rural, aime à dire que la trame de ses livres est constituée d’un lieu et d’une révolte. Né d’aucune Femme fut sa dernière révolte, un uppercut littéraire qui explorait de façon instinctive la figure du mal absolu, avec force lyrisme. Bientôt un an que l’ouvrage a été découvert par le public et a emballé viscéralement la critique. Retour avec l’auteur sur son opus féroce, puissant et beau, qui a l’art de nous rappeler que du fond des ténèbres, parfois, jaillit la lumière.

Obsküre : Avant de revenir sur le sujet de ton dernier roman Né d’aucune Femme, j’ai envie d’évoquer les marqueurs de ton univers. La nature sauvage, les forêts profondes, les fermes isolées ou encore les zones blanches constituent le décorum de ta production littéraire… on sort totalement du dispositif urbain. La géographie du mal s’est déplacée vers des zones plus marginalisées : les Cévennes avec Grossir le Ciel (2014), le plateau de Millevaches avec Plateau (2016), le Cantal avec Glaise (paru en 2017). On a l’impression que ce sont des lieux où la rudesse des éléments façonne la psychologie des personnages et conditionne en quelque sorte leur destinée. Comment le territoire nourrit-il ton écriture ? Quelles inspirations, émotions, murmures ou effrois la terre te transmet-elle ?
Franck Bouysse : D’abord je ne sais pas vraiment ce que je fais dans le genre polar, c’est un quiproquo… je ne viens pas du tout de là. Quand on lit Grossir le Ciel, Glaise ou Plateau, il n’y a aucune référence au polar : pas de flic, pas d’enquête, rien de tout cela.
Gamin,  j’ai vécu dans des lieux paumés ou isolés. L’isolement de mon petit village de Corrèze m’a amené à la lecture bien avant que je m’intéresse aux forces telluriques (sourire). J’ai découvert les grands romanciers du XIXème : Hugo, Dumas, Dickens, Stevenson, Melville, Conan Doyle, Poe, Verne et j’ai lu de façon boulimique… c’est d’un univers romanesque que je viens. Et quand tu vis en pleine nature, avec des forêts, des châteaux en ruines, un monastère pas loin de chez toi, c’est facile d’imaginer des histoires. L’imaginaire du gamin que j’ai été a fonctionné, mais je n’avais aucune idée de ce que cela allait devenir à l’époque.
En fait j’étais déjà en train d’ensemencer des graines de livres, sans le savoir. Au-delà d’un attachement naturel à la terre, c’est elle qui m’a amené à la lecture. Je me suis nourri pendant des décennies et je continue à me nourrir.  Je ne conçois pas la vie sans lire. Non pas pour s’influencer mais pour se laver de ce que l’on est en train d’écrire.
Quand j’écris, j’ai besoin de me surprendre en permanence ; je ne sais jamais à l’avance où je vais aller. Je travaille comme un feuilletoniste finalement. Je suis toujours surpris d’arriver là où j’arrive.
Sur l’aspect géographie, il est vrai que la littérature est devenue très urbaine et que l’on a délaissé les territoires. Le dernier écrivain à avoir parlé du territoire c’est Giono. Quand j’ai écrit Grossir le Ciel, c’était mon idée : partir de ce matériau qu’est le territoire et des gens qui y vivent. Mes personnages, ce sont de gens que j’ai constamment sous les yeux. Pourquoi les grands espaces ? Pourquoi ces humains-là ? Parce que l’isolement et la nature rabotent la parole. Quand tu es en ville, la parole est complètement libérée, parfois pour rien, mais une chose est sûre : elle est omniprésente, elle peut même agresser. Les gens de mes bouquins parlent peu et quand ils le font, ils disent rarement ce qu’ils ont envie de dire : ce sont toujours des non-dits, des secrets  etc. – mais il y a une poésie dans ce qu’ils ne disent pas. Leurs gestes, leurs attitudes, leurs silences sont bien plus signifiants que la parole. Les gens de la terre m’ont appris cela…

Parce qu’ils mettent souvent en scène des oubliés et/ou des petites gens, j’ai le sentiment que tes romans tissent la trame d’une certaine réalité sociologique conditionnée, implacable. Y a-t-il un acte "politique" inconscient ou pas, tapi dans ton écriture ?
Ce n’est pas forcément conscient, mais il doit y avoir de cela, ne serait-ce pour témoigner de quelque chose qui disparait. Moi j’avais envie de témoigner de ce monde qui disparaît comme Edward Sheriff Curtis, qui a photographié les derniers indiens d’Amérique pendant vingt-cinq ans, parce qu’il a senti qu’il y avait une urgence et qu’ils étaient en train de crever dans une réserve… il y a quelque chose comme ça dans mes livres.
Mais je dois beaucoup à Faulkner là-dessus : il a marqué en son temps une vraie rupture car il a rétrocédé la parole à ceux qui vivaient vraiment les évènements. Mon travail d’écriture se fonde également là-dessus : faire entendre la voix de gens qui n’ont jamais la parole. Ce qui m’intéresse, c’est pétrir cette pâte humaine, voir comment ça fonctionne et explorer sans fin. Comme disait le poète breton Guillevic, "je creuse l’obscurité pour donner du travail à la lumière." Il y a des écrivains qui labourent en surface et d’autres qui creusent toujours au même endroit : je fais partie de la deuxième catégorie. Je creuse toujours au même endroit, mais de plus en plus profond. Et avec Né d’aucune Femme, je crois que j’ai touché un truc. Il m’a fallu plusieurs livres pour arriver à ça.

Né d’aucune Femme est l’histoire de Rose, vendue (pour son malheur) par son père à un notable du village. C’est un récit est au carrefour de deux codes littéraires – roman et conte-qui s’entremêlent et fouillent la noirceur de l’âme humaine pour en exhumer un mal que l’on pourrait qualifier d’ "absolu". Comment cette histoire d’ogre a-t-elle germé ? Comment Rose s’est-elle imposée à toi dans la figure de l’innocence dévorée ?
Je n’ai jamais été guidé dans mes lectures et je lisais tout : je me suis construit comme ça dans une forme de porosité littéraire, c’est peut-être ce qui fait ma singularité.
Les ingrédients du conte dans Né d’aucune Femme, je les ai réalisés après coup en fait, quand on me l’a dit. Oui c’est vrai, les figures de l’ogre et de la sorcière sont présentes. Contrairement aux contes où l’ogre est posé comme ça et on ne sait pas d’où il vient, mon ogre à moi on sait exactement  d’où il vient : lui est né d’une femme et il a été fabriqué pour transmettre.
En fait, tous mes livres germent d’une émotion, d’une sensation, d’une révolte. Né d’aucune Femme a germé un jour où je suis revenu dans la forêt de mon enfance où il y a ce monastère devenu un asile au XXème siècle. Et je suis là au printemps et tout me percute : les odeurs et les couleurs de mon enfance, cette histoire de souterrains que me racontait ma grand-mère. Surgit également cet entrefilet que j’avais lu il y a vingt ans dans un recueil chez ma mère et qui disait qu’un paysan avait vendu l’une de ces quatre filles à un autre paysan. Emotion et révolte se sont alors télescopées, je sais juste que quand je suis revenu chez moi  j’ai pris un carnet et j’ai commencé à écrire : "mon nom c’est Rose, c’est comme ça que je m’appelle." Je ne savais pas d’où venait cette gamine qui s’est imposée à moi, mais je savais qu’elle avait quatorze ans et qu’elle savait à peine lire et écrire. À partir de là, tout s’est enchaîné très vite : Rose a pris possession de moi et il fallut lui faire de la place.
Cela me rappelle une très belle définition de l’écriture qui dit que : "Ecrire c’est disparaitre devant ce qui n’existe pas encore." C’est exactement là qu’est l’acte de création : dans le disparaître et le faire de la place. Donc j’ai fait de la place, je me suis absenté et petit à petit sont arrivés Gabriel, Edmond, puis le maitre de forge, la reine mère, Onésime, etc.

C’est la première fois dans ta production littéraire que tu utilises la forme narrative qu’est le roman dit "choral", où chacun de tes personnages raconte son histoire avec sa propre voix… comment t’est venue cette idée de polyphonie ?  Etait-ce un viatique pour t’immerger encore un peu plus dans la psychologie de tes personnages ?
Je n’avais jamais écrit à la première personne. Cela a été purement instinctif, je me suis laissé guider. Je ne l’ai tellement pas prémédité que ce n’est même pas devenu un roman choral au final, c’est davantage un roman polyphonique car je fais parler certains de mes personnages à la première personne et d’autres à la troisième. Maintenant avec le recul, je comprends qu’avec les personnages que je fais parler à la troisième personne, j’avais besoin de les mettre à distance et de me préserver sans le savoir de leur monstruosité.

Les femmes sont toujours présentes dans tes romans, mais avec Rose, la figure féminine crève l’écran comme on dirait au cinéma : c’est une héroïne, une guerrière, une championne de la survie en milieu hostile. Et ce que vit Rose pourrait être l’histoire d’une femme dans l’époque actuelle. Y a-t-il un écho dans ton roman à la violence que subissent nombre de femmes encore aujourd’hui ?
Malheureusement, je crains que ce genre d’histoire soit intemporel et universel. Je n’avais pas l’intention d’écrire quelque chose dans l’air du temps, pour preuve,  l’histoire se situe au XIXème et puis je ne savais ce que Rose allait vivre au départ.
Né d’aucune Femme ne vient pas de nulle part, il vient de Grossir le Ciel, de Plateau, de Glaise. En fait, j’ai eu besoin de quatre livres pour arriver à explorer en profondeur la figure de l’ogre et aller au bout de la force des femmes. Dans Plateau, Cory est une femme forte qui subit des violences et qui part chez sa vieille tante dans un hameau pour reprendre sa vie en main. Dans Glaise ce sont les hommes qui s’en vont à la guerre et donc demeurent les femmes. Et dans Né d’aucune Femme, Rose est une gamine face à la monstruosité. C’est un peu comme si l’ogre et la féminité gravissaient la même montagne mais chacun sur un versant. La lutte a fini par avoir lieu… et j’en sors épuisé.
Donc pour te répondre sur ce possible écho à l’actualité, je dirais que ce n’est pas conscient mais au final je pense que j’avais besoin d’explorer ça. On me demande souvent comment un homme peut écrire de cette façon sur les femmes, et c’est une question que je ne comprends pas vraiment. Car parler du sang chez une femme c’est comme parler du sang chez un homme : ça peut être la même terreur.

Benoîte Groult  déclarait en substance dans son livre Le Féminisme Au Masculin qu’ "il n’y qu’une manière d’être féministe pour un homme, c’est de laisser parler les femmes"…  En libérant la voix de Rose, donnes-tu à entendre un message engagé ou "militant" ?
Je lui laisse la parole et à sa façon surtout. C’est venu tout de suite, j’ai mêlé dialogues et textes, en n’utilisant pas de points d’interrogation… Je ne me suis pas demandé pourquoi j’écrivais les passages du journal de Rose comme cela, là aussi c’était instinctif  et d’ailleurs ces passages-là, je ne les ai pas retouchés.
Oui c’est engagé, mais par capillarité en fait : le message de Rose est engagé donc par extension, mon livre l’est aussi. J’ai eu besoin de beaucoup de silence d’ailleurs pour parler de cela : pas de sonnerie de téléphone, pas de bruit de voiture, rien qui parasite. Juste besoin de ritualiser l’écriture en créant une bulle avec mon cahier, mon stylo, du Bach en fond sonore.

Grossir le Ciel a marqué un tournant dans ta vie d’écrivain avec de nombreux prix.  Né d’aucune Femme a été une vraie consécration, tant au niveau médiatique qu’au niveau du public. C’est quoi la vie après Rose ?  As-tu d’autres projets de livre en perspective ?
Je suis plongé dans l’écriture d’un nouveau livre, je m’occupe actuellement de mes prochains personnages : Martin, Luc, Martha… Dès que j’ai eu fini l’histoire de Rose, je me suis dit que j’allais pouvoir me reposer et …non  en fait, je suis toujours rattrapé par une émotion surgie de l’enfance. Même si je n’écris pas le même livre, je conserve les mêmes obsessions.
Enchaîner avec une autre histoire, cela me permet de faire taire un peu Rose parce qu’elle m’a beaucoup accaparé mais bizarrement, elle est toujours là présente avec moi, dans une forme de lumière, comme si elle était née une seconde fois.