Signal Fire, le nouvel opus du projet digital hardcore, confirme la mue des Américains Genghis Tron entamée avec le surprenant Dream Weapon (2021) : un son plus souple, plus en nuances mais toujours aussi inventif et dynamique qu’à l’époque de ses premières fulgurances. À l’occasion de la parution du nouvel et sixième opus studio à l’été 2026, Obsküre a discuté à bâtons rompus avec le très disert cofondateur Michael Sochynsky : un adepte de Skinny Puppy, machiniste et faiseur de son unique, en compagnie duquel nous entrons dans la chair de l’album et de ce qui travaille à l’âme ceux qui l’ont fait : le parfum dangereux de l’époque, ce sentiment de vivre la dystopie, mais aussi, entre autres, le rapport aux nouvelles technologies en musique et la place de l’IA dans la création et dans nos vies.
Obsküre : Le présent semble devenu une notion très importante dans la musique que vous développez aujourd’hui, tandis que la dystopie se projetait au futur dans certaines de vos écritures précédentes. Comment ce besoin de parler du présent, de la réalité immédiate qui vous entoure, s’est-il développé ? Est-ce lié à des événements particuliers, des déclencheurs ?
Michael Sochynsky : Évidemment, avec tout ce qui se passe politiquement aux États-Unis… je dirais que Donald Trump a une manière de rendre les choses beaucoup plus immédiates, beaucoup plus explicites. C’est difficile à formuler exactement, mais… sous d’autres présidents, il se passait déjà toutes sortes de choses terribles. Des horreurs s sont toujours produites, qu’il s’agisse d’un règne démocrate ou républicain. Mais Donald Trump a cette façon très particulière de vous forcer à regarder les choses en face de manière totalement frontale. Parce qu’il n’a aucun filtre. Il ne semble pas vraiment se soucier des apparences ni cacher ce qu’il pense, contrairement aux précédents présidents qui faisaient plus attention à la manière dont leurs propos allaient être perçus. Du coup, jaillit cette cruauté brute. La corruption brute, sans filtre. Et ça se produit au même moment où l’on assiste aussi au développement de l’intelligence artificielle. Je ne veux pas partir dans une longue tirade sur l’IA, mais ces deux phénomènes combinés… c’est impossible de les ignorer. Plus rien ne paraît abstrait. Plus rien ne semble lointain. On a l’impression que les choses les plus importantes se déroulent juste devant nos yeux. Et alors la question devient : qu’est-ce qu’on peut faire face à ça ? Je ne sais pas. Notre précédent album, Dream Weapon, parlait surtout du fait d’accepter l’idée que l’humanité n’était probablement pas destinée à exister éternellement. C’est assez illusoire de croire que les humains seront là pour toujours. Et peut-être que c’est acceptable. Peut-être qu’il y a une forme de beauté ou de paix dans le fait d’accepter cela, et je ressens encore la force de cette idée aujourd’hui. Mais bordel… les choses empirent à une vitesse qu’on n’aurait même pas imaginée possible il y a ne serait-ce que cinq ans. Alors, que dire ? J’aimerais me tromper. Peut-être qu’on se reparlera dans 15 ans, trois albums plus tard, et que tout ira très bien. Que l’université sera gratuite aux États-Unis, que plus personne ne sera noyé sous les dettes, que nous ne serons plus dépendants de nos écrans… Mais j’ai quand même le sentiment que la probabilité que tout cela arrive est très faible.
Le fait est que la science nous invite aujourd’hui à envisager l’hypothèse d’une nouvelle extinction de masse.
Oui, exactement.
Il y a parfois l’impression que la dystopie n’est plus seulement quelque chose que les gens subissent, mais quelque chose qu’ils intériorisent, acceptent, voire désirent presque, par habitude ou par épuisement. Est-ce que cette idée était présente dans votre esprit pendant l’écriture de l’album ?
Non, pas vraiment. Je ne dirais pas ça, non. Et encore une fois, d’où viennent tous ces thèmes ? Une partie vient évidemment des paroles. J’essaie de réfléchir, de mon point de vue de compositeur… pourquoi les morceaux sont sortis comme ça. Toute notre musique a toujours porté un sentiment d’urgence, même Dream Weapon, l’album précédent. Mais avec celui-ci, beaucoup de gens réagissent en disant : "Il y a quelque chose de très immédiat dans ce disque." Et honnêtement, je serais incapable de te dire précisément pourquoi. C’est juste l’état d’esprit dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. Et puis il y a aussi le fait que le groupe réagisse toujours au disque précédent. Nous avons fait Dream Weapon, et maintenant Genghis Tron réagit à ce qu’était cet album. Ça ne nous intéresse pas de faire la même chose deux fois d’affilée. Le groupe veut évoluer, explorer de nouveaux territoires.
De toute façon il ne peut pas y avoir deux Board Up The House. Même si j’adore cet album, je n’ai jamais compris cette tendance qu’ont certains groupes à se répéter – ou pire, cette envie. Le public, lui, est parfois voire souvent dans ce fantasme de la répétition de quelque chose qu’il a adoré, de revivre cette transe. Ça a quelque chose d’un peu… inique, je trouve.
C’était exactement notre état d’esprit quand on écrivait Dream Weapon. Je suis retourné écouter Board Up The House et je me suis dit deux choses. D’abord : ce ne serait intéressant ni pour nous, ni probablement pour nos auditeurs, d’essayer de recréer ça. Et ensuite : je ne sais même pas comment nous avons écrit ces morceaux. Je ne saurais pas écrire ces chansons aujourd’hui. Elles sont arrivées à ce moment-là, dans ce contexte-là. Et je pense que si nous essayions de refaire ça… C’est comme ça que je pensais en 2018-2019 quand nous composions le disque précédent. Si j’essaye de refaire Board Up The House, je crois que j’échouerais. Cet album est ce qu’il est, faisons autre chose. Et maintenant que justement nous avons fait autre chose, je pense qu’on avait envie de revenir à certaines idées plus anciennes, de les replacer dans un nouveau contexte. Du coup, aujourd’hui, Genghis Tron puise un peu dans toutes les périodes de son parcours musical. Qui vivra verra la suite.
Peut-être une tournée anniversaire pour Board Up The House ? (rire) J’en viens à vos visions du monde respectives avec l’autre membre historique, Hamilton. Convergent-elles plutôt ou votre rapport au monde diffère-t-il ?
Je dirais que je suis probablement un peu plus pessimiste que Hamilton ; et sans doute aussi un peu plus fermé dans ma manière de voir les choses. Hamilton est plus ouvert à l’idée d’essayer de comprendre le point de vue opposé — et c’est une bonne chose. Il cherche davantage un terrain d’entente, alors que moi, j’ai tendance à être plus du genre : "Je suis absolument convaincu que, sur tel sujet, ce camp-là a raison et l’autre a tort." Mon opinion, je m’y accroche. Ce qui n’est évidemment pas une manière très saine de fonctionner… mais je ne peux pas vraiment m’en empêcher. Je pense donc que j’ai des réactions plus instinctives, plus viscérales. Même si, au fond, je nous crois en accord sur un grand nombre de sujets.
Quel rapport personnel entretiens-tu avec le temps ? Est-ce un rapport paisible, ou plus anxieux ?Je suis très en paix avec l’idée de mourir. Enfin… c’est comme ça que je le ressens aujourd’hui. Je comprends que je vieillis. Je vais mourir, et c’est simplement la vie. J’essaie autant que possible de vivre dans le moment présent. D’être vraiment présent avec les gens qui m’entourent, que ce soit ma famille, mes amis, même dans le travail ou avec mes partenaires de groupe. Mais je dirais aussi que j’ai une anxiété "hautement fonctionnelle". Mon anxiété est productive, environ 90 % du temps. Le revers de la médaille, c’est que je ne sais pas vraiment rester immobile. J’ai toujours besoin de faire quelque chose. J’ai toujours envie de vider ma liste de tâches… sauf qu’il y a toujours autre chose derrière. Je suis constamment en train d’avancer, de régler des choses. Je ne traîne pas, je ne procrastine pas. Et puis, concernant le passé, bien sûr que j’ai de la nostalgie pour certaines périodes de ma vie, mais aussi pour des époques que je n’ai même pas réellement connues. Par exemple l’époque de l’émergence de Fields Of The Nephilim, ou le fait de rêver d’avoir été là lors de la naissance de l’acid techno en 1987, ou d’avoir vu Skinny Puppy en concert en 1986 ou 1987. J’ai une sorte de nostalgie pour des périodes où j’étais littéralement un bébé. Mais tout le monde fait ça. Tout paraît toujours plus cool et plus intéressant avec le recul. Comme aujourd’hui avec les gens qui fantasment les années 1990… alors que les années 1990, franchement, c’était souvent nul. Enfin… beaucoup de choses étaient nulles. La fin des années 1990 avec les boys bands et le nu metal… Bon, il y a du nu metal que j’aime quand même, mais globalement, est-ce que c’était vraiment le meilleur âge de la musique ? Je ne pense pas. Mais aujourd’hui, trente ans plus tard, tous ces styles sont devenus rétro et reviennent à la mode. Et ça, c’est assez fascinant.
Je pense qu’il existe un point commun entre vous et Skinny Puppy. Le fait qu’ils aient toujours essayé de se réinventer, en dépit des changements survenus dans le groupe.
Oui, c’est vrai. Très juste. Quand vous écoutez un même groupe capable d’écrire Smothered Hope et ces morceaux très synthpop du milieu des années 1980… puis d’évoluer jusqu’à Last Rights… Et là, quand on parle de musique apocalyptique… pour moi, Last Rights est l’un des plus grands albums jamais faits. J’adore sa colère, son côté dystopique. Cette sensation d’impuissance que certains passages provoquent. C’est incroyable que ce soit le même groupe.
Vois-tu la surcharge informationnelle que nous vivons aujourd’hui, comme un vecteur de la création de réalités alternatives ?
Oui, bien sûr que oui. Et ça a évidemment à voir avec les algorithmes et tout ce système-là. En fait, chacun finit par fabriquer soi-même ses propres biais en choisissant ses propres sources d’information. Je ne dis rien de très nouveau, mais c’est tout le phénomène des "bulles idéologiques" : peu importe le camp auquel on appartient, nous allons naturellement être attirés par les choses avec lesquelles nous sommes déjà d’accord. Et donc, au final, chacun développe une vision du monde extrêmement étroite, qu’on soit — entre guillemets — libéral, conservateur ou autre. Ça, c’est l’aspect négatif. L’aspect positif, c’est qu’Internet permet aussi de trouver sa propre communauté, qu’elle soit réelle… ou pas vraiment. Il est en quelque sorte possible de jouer à croire à certaines choses, et je pense que ça peut avoir sa place dans certaines situations. Mais quand l’être se laisse trop absorber par ça, il retombe dans des logiques complotistes ; ou alors développe des formes de haine et des biais qu’il n’aurait probablement jamais développés dans la vraie vie. Parce qu’au fond, tout devient abstrait lorsqu’on ne fait que regarder un écran au lieu d’interagir avec de vraies personnes. Donc Internet est à la fois merveilleux… et horrible. C’est ça, le fond du problème. Il y a des choses extraordinaires là-dedans. J’adore le fait de pouvoir trouver des informations sur n’importe quel sujet, rencontrer des gens qui partagent les mêmes passions, apprendre énormément de choses très facilement. Ça, c’est la partie magnifique. Mais l’envers du décor, c’est évidemment tout ce dont je parlais : la dépendance aux écrans, les divisions qui s’accentuent, et des gens qui deviennent complètement désinformés — voire déconnectés de la réalité.
Nous vivons dans des bulles numériques.
Oui. Exactement.
En tant que musicien, comment abordes-tu la montée de l’intelligence artificielle dans la création musicale ? D’abord par rapport à ton propre art, puis plus globalement en ce qui concerne ses conséquences pour les musiciens et les créateurs en général ?
Oui… Je dirais que, globalement, ma vision de l’IA dans la musique n’est pas différente de ma vision de l’IA dans l’écriture, le graphisme ou les arts visuels. Tu retrouves les mêmes problèmes : la facilité contre la perte de la capacité à penser par soi-même, à créer ses propres idées, à produire quelque chose d’authentique et d’original. Donc, de ce point de vue-là, la musique n’est pas vraiment un cas différent des autres formes artistiques. Mais je dois dire que je suis… intrigué. Oui, c’est plutôt le mot. Intrigué par le fait qu’aujourd’hui, on ne sait même plus quelle part de la musique qu’on écoute chaque jour est créée par une IA ou non. Par exemple, si je suis avec ma famille le week-end et que je mets une playlist Spotify quelconque… tu sais, le cliché du genre "lo-fi chill beats" ou ce genre de trucs. Je ne mettrais jamais ça moi-même, mais c’est l’exemple typique de cette musique d’ambiance purement fonctionnelle. Eh bien, à ce stade, je pars du principe qu’une grande partie de ces playlists sont probablement générées par IA. Je n’en sais rien, mais ça ne me surprendrait pas du tout. Et c’est étrange, parce qu’au fond, si tu ne sais pas que c’est de l’IA… peut-être que tu t’en fiches. Et ça, c’est une position vraiment bizarre. Après, il faut aussi définir ce qu’on entend exactement par "IA". Parce que, par exemple, évidemment, je ne suis pas fan de quelqu’un qui ouvre cette appli — Suno, et tape : "Copie Genghis Tron et écris une chanson" puis qui balance : "Haha, regardez, j’ai créé un morceau de Genghis Tron." Ça, je déteste. Que ce soit pour Genghis Tron ou n’importe quel autre groupe, je trouve ça profondément étrange. Mais, à l’inverse, sur ce disque, j’ai utilisé un soft synth qui s’appelle Synplant 2 – et c’est un synthé incroyable, super intéressant. L’une des choses qu’il peut faire, c’est que tu lui envoies n’importe quel sample audio, et il utilise son propre moteur de synthèse pour essayer de recréer ce son. J’imagine qu’il s’appuie sur une forme d’intelligence artificielle. Parce que moi, je ne programme pas le son directement : le logiciel analyse le son et tente de le reproduire. Et ce qui est génial, c’est que tu lui donnes ton son original, puis il te propose cinq versions différentes : "Voilà ma première tentative, ma deuxième, ma troisième…" Tu peux ensuite choisir celle que tu préfères et l’utiliser comme point de départ, puis modifier le son, ajouter des effets, faire ce que tu veux, comme avec n’importe quel autre preset. Et c’est super. Franchement, c’est un outil créatif extrêmement utile et amusant. Donc je ne me dis pas : "Oh non, j’utilise l’IA pour faire ma musique !..." Je ne le vis pas comme ça. Mais techniquement, oui, c’est probablement un outil basé sur de l’IA. Donc c’est étrange. Du coup, je ne sais pas.
Face à ce phénomène de la surcharge d’informations, comment les gens de Genghis Tron sélectionnent-ils leurs sources ?
Pour ce qui me concerne, je dirais que je ne le fais probablement pas aussi bien que je le devrais. Je parlais tout à l’heure de notre addiction aux téléphones. Je pense que s’informer via son téléphone — surtout via Instagram — est probablement une idée stupide. Mais tout le monde le fait quand même, moi compris. Parce qu’on sait tous que ces plateformes sont conçues pour vous énerver délibérément et pour donner à chaque sujet une apparence de scandale permanent. Et au fond, il n’y a aucun moyen de savoir immédiatement si ce qu’on voit est exact, pertinent ou vrai. Mais à l’inverse, si vous ne lisez que le New York Times, vous allez aussi finir avec une vision du monde extrêmement spécifique. J’ai une relation amour-haine avec le New York Times. Le côté positif, c’est qu’ils ont encore de vrais journalistes qui mènent de vraies enquêtes, écrivent des articles détaillés et réfléchis. Et ça, c’est extrêmement important. Ça, c’est la partie "amour". Mais la partie "haine", c’est qu’ils ont une vision du monde très particulière, et qu’ils utilisent le langage de manière subtile mais très efficace pour vous faire considérer certaines choses comme normales… alors qu’elles ne le sont peut-être pas. Sur des sujets comme Israël-Palestine, par exemple, leur couverture est profondément insuffisante et franchement choquante. Et si c’est votre seule source d’information, vous ne vous en rendrez même pas compte. Donc il faut diversifier ses sources. Mais c’est compliqué aussi. Nul ne peut passer sa vie à essayer de déterminer quelle est la meilleure source d’information. Il faut aussi vivre. Donc oui, c’est difficile. Et pour revenir très vite à Skinny Puppy… C’est clairement l’un de mes groupes préférés de tous les temps, et ils ont définitivement influencé le nouvel album. J’espère que ça s’entend. Je ne sais pas si c’est évident ou non. Mais je pensais énormément à ce groupe et aux atmosphères qu’ils savent créer sur certains morceaux, notamment "New Gods", le dernier titre du disque. D’une certaine manière, ce morceau est presque né comme une blague : "tiens, voyons ce qui se passe si j’essaie d’écrire une chanson à la Skinny Puppy"… Évidemment, ça ne sonne pas directement comme eux, mais l’influence était clairement là.
Votre musique contient une forme de violence qui parle directement aux amateurs de metal extrême, mais elle a aussi toujours été profondément façonnée par la technologie. Comment votre rapport à la technologie comme outil créatif a-t-il évolué depuis les débuts de Genghis Tron ?
À l’époque des débuts du groupe — il y a vingt ans, voire plus — j’écrivais toute la musique et je jouais tout à la main. Et j’essayais de ne pas avoir plus de parties de synthé que ce que je pouvais réellement reproduire en live. Il y avait une approche très "groupe de scène", en fait. Je ne faisais quasiment aucune programmation. Enfin… je programmais les batteries, Hamilton aussi, mais pour tout ce qui concernait les textures de synthé et les mélodies — littéralement, sans exception ou presque — nous jouions tout nous-mêmes. Et c’est exactement comme ça qu’on le reproduisait sur scène. Quand on jouait live, le seul backing track, c’était la batterie. Tout le reste, je le jouais réellement. Peut-être qu’il y avait un synthé ici ou là qui tournait en fond, mais globalement, je jouais tout en direct. Sur les deux derniers albums, Signal Fire et Dream Weapon, c’est un virage à 180 degrés. J’utilise énormément de MIDI. Je programme pratiquement tout. Et honnêtement, je me fiche complètement du nombre de couches de synthés, ou du fait qu’on puisse les reproduire en live ou non. Je veux juste construire les morceaux exactement comme je les entends. Et ça a été incroyablement libérateur pour moi. Après, évidemment, quand Genghis Tron rejouera live — parce que nous voulons le faire — il faudra réfléchir à la manière de retranscrire ça de façon intéressante, excitante, vivante. Parce que nous le savons tous : il n’y a rien de plus idiot que de regarder un musicien électronique rester debout à faire semblant de jouer. Ça ne m’intéresse absolument pas. Je n’ai aucune envie de faire semblant d’être un DJ en tournant des boutons qui ne contrôlent rien pendant que tout tourne déjà sur backing track. Je ne veux pas de ça. Donc oui, c’est une première évolution majeure dans mon rapport à la technologie. À l’époque, avec mon état d’esprit punk rock et DIY, je pensais : "Programmer les notes, c’est tricher. Parce qu’alors, je ne joue pas vraiment." Tu vois ce que je veux dire ? Puis j’ai fini par comprendre que c’était surtout une façon très limitante — je ne veux pas dire stupide, mais limitante — d’aborder la musique. Parce qu’aujourd’hui, je peux créer ces lignes de basse synthétiques ultra serrées, ultra syncopées, ce genre de choses qu’on n’aurait jamais envie de jouer à la main, parce que ça ne sonnerait tout simplement pas comme il faut. Et du coup, on peut atteindre un niveau de précision qui permet de faire des choses vraiment intéressantes musicalement. Ensuite, j’ai aussi énormément travaillé pour mieux comprendre la production musicale. Sur nos premiers albums, j’avais une compréhension extrêmement rudimentaire de notions comme l’EQ, ou la manière d’arranger un morceau en fonction des fréquences, pour éviter que deux parties se marchent dessus. Je ne connaissais presque rien à ce genre de choses. Je savais aussi très peu de choses sur la programmation de synthés. Puis j’ai appris progressivement. De plus en plus. J’ai approfondi la production musicale, compris davantage le fonctionnement des synthés, des soft synths, ce genre de choses. À une époque, je voulais absolument tout enregistrer avec des synthés hardware. Mais au fond, il n’y avait aucune raison réelle de s’imposer cette limite. Du coup, aujourd’hui, j’utilise un mélange de synthés hardware et de logiciels — essentiellement des soft synths. Aujourd’hui, je vois plutôt les choses ainsi : peu importe l’outil utilisé. Ce qui compte, c’est : est-ce que ça sonne bien ? Est-ce que ça fonctionne pour le morceau ?
Une question et une réflexion en même temps. Compte tenu de la dimension hautement énergivore de l’intelligence artificielle et des conséquences environnementales liées à son usage massif, penses-tu que nous finirons par devoir limiter son utilisation à ce que la société considérera comme des « usages essentiels » ou « prioritaires » ? Comment vois-tu cela
En théorie, oui. Ce que tu dis semble être une décision intelligente. Mais est-ce que je pense que ça va réellement arriver ? Honnêtement… probablement pas. Après, ça peut prendre plein de directions différentes, selon l’évolution politique, la course actuelle autour de l’IA, ce genre de choses. Mais ce que je déteste vraiment, c’est l’idée que ce soit à chaque individu de résoudre ce problème-là. C’est un problème collectif, un problème de société. Et, souvent, la meilleure solution devrait venir d’une forme d’action gouvernementale — même si les approches gouvernementales sont elles-mêmes très problématiques à plein de niveaux, et qu’on peut évidemment faire énormément de critiques sur le gouvernement (NDLR : américain) actuel. Mais l’idée que ce serait à l’entreprise d’IA, ou à un utilisateur de ChatGPT ou du cloud, de dire : "Tu sais quoi ? Je suis inquiet pour l’environnement, donc aujourd’hui je ne vais pas utiliser l’IA"… ça revient à faire porter la responsabilité à un individu qui n’a pas créé le problème. C’est exactement la même chose qu’avec les gaz à effet de serre. Comme quand tu achètes un billet d’avion et qu’on te demande : "Voulez-vous payer cinq dollars de plus pour compenser une partie de votre empreinte carbone ?" Moi, ma réponse, c’est : non. Je préférerais que le gouvernement me dise simplement : "Vous ne pouvez pas prendre cet avion", parce qu’il règle le problème à la source. Tu vois ce que je veux dire ? Je préférerais que le gouvernement impose des règles à la compagnie aérienne pour l’empêcher de polluer autant. Ne me faites pas culpabiliser personnellement. Ne me faites pas croire que si je mets un gobelet recyclable dans la mauvaise poubelle, alors je suis une mauvaise personne. Ce n’est pas moi qui fabrique le plastique. Ce n’est pas moi qui ai conçu notre système alimentaire. Ce n’est pas moi qui ai conçu notre modèle de transport. Donc cette idée selon laquelle tous ces problèmes devraient être réglés à l’échelle individuelle… je la déteste profondément. Ce sont des problèmes de société, qui ne peuvent être résolus qu’à travers une action collective forte et politique. Mais pour revenir à ta question initiale : devrions-nous limiter l’usage de l’IA ? Oui. Et nous devrions probablement commencer dès à présent. Parce que c’est déjà un problème. Les data centers causent déjà de gros dégâts dans certaines communautés. C’est largement documenté : les villes qui hébergent ces centres voient leurs factures d’électricité exploser à cause de la demande énergétique générée par ces infrastructures. Donc encore une fois, en théorie, ce serait précisément le rôle du gouvernement de régler ça au nom des citoyens, dans une société idéale et un peu utopique. Évidemment, dans la réalité… ça ne fonctionne pas comme ça.
Tant que nous resterons dépendants du confort… nous construirons de nouvelles centrales nucléaires. Magique.
Oui. Mais peut-être qu’il émergera une nouvelle source d’énergie, qui sait ?