Rencontrer des gens, pouvoir discuter des dernières nouvelles (le décès de Chloé de Collection d'Arnell-Andréa occupe nos esprits), découvrir en vrai les groupes et pas devant un écran ou simplement par le truchement d'écouteurs. Et puis, au Château H, avoir la chance au milieu de la nuit de discuter avec les membres des groupes, sur le concert, leur musique, leur actualité. Le Château permet tous ces échanges dans un cadre mirifique et pour un prix dérisoire : ce soir, les deux têtes d'affiche s'offraient pour un billet de dix euros.
Lorsque nous arrivons, les salles du rez-de-chaussée sont bien peuplées. Deux parts de brownies à peine achetées, voilà Helena And The Vice sur scène. J'avais pu chroniquer leur clip pour le morceau "Mister Q" et je savais le trio doué. Sotho est un as de la composition et du violon, Jason est un touche-à-tout apte à se fondre dans un cadre établi et à l'enrichir de ses propres références. Héléna, enfin, est la figure de proue, la muse autour de laquelle le projet est mis en place.
Mon attente est plus que comblée, je suis épaté par le niveau de réalisation. Visuellement, le show commence dans un léger brouillard, éclairages bleus ou légèrement rouges. On est dans un trip cabaret mais sans l'aspect performances. C'est une ambiance globale qui est proposée. Les deux musiciens, très bien habillés, épousent les contours de dandys austères, tout à leur musique. La musique est produite à partir de pistes diffusées : des basses énormes, des rythmiques proches de celles d'un post-trip hop (plus Portishead que Morcheeba) donnent dans une ambiance asthmatique, viciée. Un jazz urbain ralenti et décrépi, fin de siècle. Pourtant, la noirceur et le chaloupement ne dominent pas. Les guitares, basse, violon et autres tambourins colorisent ce schéma dans la palette du cinéma. Pas n'importe lequel : la pièce rouge de David Lynch (on est plus dans Blue Velvet que dans l'indus-rock de Lost Highway), les harmonies ensoleillées d'Ennio Morricone, les films de série B horrifico-érotique.
C'est apprêté, cadré. Tout fait sens. La muse en talons aiguilles ne joue que le froid alors que les tenues successives suggèrent l'abandon et la lascivité. Le duo de musiciens en appelle à la figure de Dorian Gray : l'adulte élégant dans sa temporalité vénérable face au miroir de l'éphèbe intouchable. Les titres évitent les emportements et les refrains tapageurs, optant pour une sorte de rêve languissant, interludes entre nuit et jour, lorsque les conversations s'épuisent. Un petit regret : le son mal conçu pour la salle densément peuplée, empêchera de profiter à point du double chant masculin féminin sur un des titres. Une seule diapositive de main crispée projetée sur le mur de fond de scène, sera interprétée de diverses manières au cours de l'heure de spectacle. J'aime y voir une sorte de couronne lorsque la chanteuse se place en dessous.
Quelques gadgets viennent mimer des scènes vues et revues pour les fans du bizarre : Helena mains et visage pris dans un carcan de bois ; Helena passant un cordon-ceinture autour du cou de son guitariste ; le micro complété par un grand couteau de cuisine ; le manteau retiré qui dévoile un ensemble de lingerie blanche. Plus étonnant, le numéro de guitare bottleneck sur la pointe d'un talon aiguille. La charge érotique est totalement équilibrée par l'envolée des notes. Rien à voir avec du air-guitar, on serait même dans un univers antonyme, dans de la "musique de chambre" dévoilée...
Découpé en morceaux, le concert est ponctué d'alternatives musicales. Le duo des musiciens se retrouve seul sur scène pour un instrumental bien troussé où je perçois des effluves des Virgin Prunes – il faudrait jouer plus sur le rapprochement physique dans ces moments ou bien sur une séparation plus affirmée par deux douches isolant chacun, la composition les réunissant. Autre moment, qui fera son sel sur un vinyle comme fin de face A : un titre grotesque par le chant totalement décalé et bêta pris par la chanteuse, jouant des mines de la nymphette stupide qui va se faire trucider. Il faut de la force pour dévier et sortir à ce point de la trajectoire et réussir, au titre suivant, à revenir dans le jeu et le climat sérieux. Enfin, le final, sublimé par des cris soudains, la musique courant alors derrière son égérie pour combler et doper l'exutoire ainsi créé.
Ces virgules ou parenthèses sont plus que des transitions ou des incartades : elles posent Helena And The Vice dans une dimension folle et dérangeante. En appuyant ces difformités, le trio imposera de force sa singularité : ni cabaret, ni cinématographique, ni spectacle érotique, ni concert traditionnel. Un temps suspendu, calibré pour que les fantasmes dérivent.

Le duo Immoral Kids a le talent nécessaire pour enchaîner, après une pause d'une vingtaine de minutes. Il est important de ne pas tout dévoiler de ce spectacle et de son évolution, réservée aux adultes.
C'est le deuxième de leurs concerts auquel j'assiste en moins d'un an. Là aussi, c'est travaillé, quand bien même la musique jouée live s'adapte aux envies du moment. Le projet est politique : anti-patriarcal, anticlérical, féministe, humoristique, anti-riches, pro LSD, pastiche et second degré. Il emprunte à plusieurs icônes, du trap, du Marilyn Manson, du Die Antwoord, du porno-chic, de la provocation facile totalement assumée, du plaisir des free parties et de la early techno : ainsi JiF est capable de passer en mode solo pour faire une leçon des musiques synthétiques en dix minutes.
Sean, au chant et à l'animation, est l'artiste des prouesses renouvelées : son chant passe de la rage aux envolées lyriques qui montent, qui montent ; ses grimaces incessantes (j'adore ce jeu avec les masques indiens) ; ses contorsions sur les talons pointus et l'occupation de l'espace, du sol où se rouler, au plafond quand elle se dresse sur une table.

Un drapeau des Immoral Kids est donné au public : l'agitation et les convulsions s'embellissent lorsqu'elles sont partagées. Et puis ce final, dézinguant les interdits, sublimant la sorcière en chacune et chacun de nous. Oui, nous pouvons dire merde et fuck à ce qui nous opprime et en premier lieu à nos petits tabous. L'apothéose vient d'une danse primitive, tambourin en mains, le public faisant cercle, criant, applaudissant. On voulait du spectacle, nous faisons partie du show.
Je ne trouve, pour l'instant, qu'un travers : Immoral Kids ne se limite en rien et leurs morceaux tirent à hue et à dia, du rock riot grrrrl au tube synthétic-80's en passant par tout un tas de filtres et d'ambiances. Inclassable. Ce travers serait suicidaire si le groupe n'avait pas cet impact incroyable dans la tenue de scène et de salle. Immanquable.