Certains disques, dans un parcours, comptent d’une manière singulière. Can You Hear Me, le nouvel EP du collectif bordelais Here[in] sera, nous le parions, de ceux-là.
D’abord, et simplement, parce que les chansons sont bonnes. Singulièrement. Dans leur vibration, il y a cette rareté, une pulpe émotionnelle. Cette force-là, nous la leur connaissions, certes, mais elle jaillit ici peut-être comme jamais : la profondeur des mélodies, leur chair immédiate. "A Day in a Shell" inaugure et sa douce mais ferme incision, son grain de spleen, posent le décor. "Can you hear" me accentue la pression, dans une forme plus enlevée, héroïque à certains égards, tout aussi saisissante. Écoutez les voix finales, leur jet quasi-siouxsien dans les aigus. Here[in] maintient un certain mordant sur "Burn it all", mid tempo où les cristaux de guitares font écho à des souvenirs new wave, tandis que la batterie d’Eric Vérité, à l’économie mais avec fermeté, propulse une énergie rock. Un sans faute. Can You Hear Me : ce son en légère déprime, sa chaleur.
Les chansons défilent, dans cette illusion qu'elles produisent des "choses simples". Mais les détails, sans profusion, disent peut-être autre chose : une œuvre de minutie. Les cordes, en petites lames descendantes ("A Guide for Soul"), les guitares en suspension, leur épointement… Il y a cette imbrication qui dit le soin porté. Il fallait toucher cohérence, celle de l’unité, l’unité de grâce. Pas de bavardage mais un effet de plein, une convergence. Les voix sont pleines d’une force intérieure, touchent la corde sensible. Les cordes, celles d’Angèle Congy, et le chant de Déborah Mesnil, les guitares en flottaison, vous emportent et "Inverness" et sa vibration curesque forme un poignant au revoir. C’est déjà fini. Replay. Une fois, deux fois. Sentez les chansons faire bloc, sentez-les rester en vous.
Can You Hear Me compte ensuite et d’une manière particulière, parce qu’y demeurent les toutes dernières parties de basse enregistrées par le membre historique Frédéric Lacan. Les musiciens auraient pu décider ne pas donner suite après le drame de la perte, à ce sujet l’histoire est chargée. Mais Frédéric n’aurait-il pas lui-même détesté l’idée qu’ils arrêtent ? Can You Hear Me forme peut-être la meilleure (la seule) réponse à cette question. Pour la release party de l’EP qui a eu lieu fin février 2026, le groupe s’est remis en ordre de marche, se concentrant sur ses seules forces pour la restitution sur scène. Xavier et Eric ont échangé la basse. Une ligne ne se franchit que si les forces sont en présence. Frédéric, tu peux être fier d’eux.
Certains disques, dans un parcours, comptent d’une manière particulière. Lorsque plus tard ils se retourneront sur Can You Hear Me, ce son brut mais auquel donne élégance le mix de Paul Magne, qui sait ce que ces musiciens éprouveront ? D’ores et déjà, il y a cette place qu'il prend dans nos existences. Les musiques qui donnent force sont essentielles, pour ceux dont elles imprègnent la vie, au moins autant que pour ceux qui les fabriquent. La musique est une accompagnatrice. Une énergie se dissémine. Partage, échange. Tout ne part pas à vau-l’eau, tout ne s’envole pas.
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À mon oncle Bernard Boulesteix.
Alors que les forces continuaient de l’abandonner en cette fin d’après-midi de la mi-février 2026, il devenait difficile, dans cette chambre d’hôpital, d’entendre ses (rares) mots. J’espère qu’il a entendu les quelques miens, et fait fi de leur maladresse.