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Livre
05/10/2020

Jason Mache

Perfection De La Maladie - Ambre II

Editeur : L'Improbable
Genre : post-poèmes positionnels
Date de sortie : 2020/09/05
Note : 78%
Posté par : Sylvaïn Nicolino

Jason Mache revient sous sa forme de poète avec un deuxième texte aux Éditions de l'Improbable. Ce poème en prose a été rédigé de l'été 2018 jusqu'au début du confinement, en parallèle aux activités déployées sous les étiquettes L'Improbable / Impanser / The Swindle - le projet Zorn Vorster semblant pour l'instant marquer une pause.

Les illustrations de cette plaquette émanent du comparse Yoann Rouxel Esteing, présent dans le Swindle et Wyhar Ee et qui signe ici sous son hétéronyme de Cowboi Jpeg. Sur ces visuels au feutre noir, un homme se débat face à des étoiles noires, pareilles à de vilains oiseaux. Ces mêmes astérisques de mauvais augure séparent les courts paragraphes les uns des autres, résultant d'un collage offrant ainsi une multiplicité d'états.

Le texte est plus largement scindé en quatre parties : Méthode - Angélologie - Tombants – Demeurants.

Que dit ce Perfection de la Maladie (Ambre II) ?
Face à l'incapacité, un élan se fait sentir, mais il se heurte à la vieille problématique de l'impossibilité de faire du neuf (ou d'y croire). Si "ici n'est rien", nous sommes tous dans le rien. Et il va falloir faire avec. D'abord, pour la Méthode, il s'agit d'oublier le lieu, d'être uniquement dans le "nous sommes". C'est un bon début. Le présent est infini, c'est celui de la lecture. Alors, profitant de ce temps en suspens illimité, l'auteur examine ce qui bloque : "Des moyens demeurent, sans alternatives ; et les fins demeurent, et demeurent inconnues."

Il convient dès lors de définir un peu ce qui l'entoure : "des choses impalpables, et d'autres décentes." Cette méthode est un dispositif, avec lequel le narrateur se sent bien car, dans sa maladie, il comprend que celui-ci lui fait autant de mal que de bien, et il s'en délecte. Tant qu'il ne bougera pas, le dispositif lui foutra la paix. On n'est pas loin d'un Kafka aux frontières d'un fantastique philosophique. Décision est prise de ne pas finir les choses et ainsi de ne pas être dans la confrontation. Un don étrange sorti d'on ne sait où. Le narrateur disant "nous" engage une génération. Une génération aveugle et infirme, consciente que la lumière qui inonde le centre de son monde n'est pas pour elle, rejetée en périphérie.

Pour autant ce livre n'est pas politique au sens strict, le constat, même effectué au pluriel, ne vaut que pour un. Les guides se sont éloignés, la quête du confort annihile tout et l'élan posé comme postulat "n'est toujours soutiré qu'hypocrite."

En pleine mobilisation des Gilets Jaunes, cette lucidité désabusée effraie : on est dans l'anti-croyance, on y gagne l'ordure, la rage de dent "aménagée en divertissement" (les Sans-Dents propulsés stars de salon aux JT avant qu'on ne les oublie derechef).

"Trop-plein partout, dès qu'agiter, et bientôt panser. Du sport, de l'arrogance, des tirs à l'aveugle, de l'onanisme. Des addictions et des flottements."

Alors on se rétracte jusqu'à un individualisme mortifère socialement. L'auteur le demande : "Tombons-nous ?"

C'est un sorte de grosse déprime qui s'installe : sans amour ni haine, les névroses se sont absentées, les écrits s'effacent et "les chronologies se confondent en masses indigestes opaques." C'est le fond du trou. Les mêmes scrupules que guettait le narrateur du Tristan Tzara sorti chez Lenka Lente [lien chronique] sont jetés au-devant, comme un Petit Poucet qui ne souhaiterait pas regagner la maison. Evidemment, de ces jeunes années de défiance, Rimbaud avec son africaine impasse nous toise.

L'auteur se fait réceptacle. Il s'éloigne des lumières et capte mieux dans l'ombre. On ne dit pas assez le rôle du poète comme éponge sensible à ce qui l'entoure. C'est cette dimension d'oreilles et d'yeux ouverts qui permet de faire venir en soi le murmure du monde, "la volonté dont nous n'entendions jusqu'alors qu'une diffuse rumeur." Et cela, sans doute, fait varier la position du malade, un parmi d'autres.

Dans la chute, le narrateur-poète enfin croît et se met à croire. Le jeu avec les lettres (leur taille, leur espacement) au début de la troisième partie en dit long sur la lenteur du processus et la force qu'il donne. Le "nous devenons" qui est répété et amplifié défie la mort. Enfin fortifié, le groupe entre dans la lutte, par la contradiction, peut-être aussi par le rejet des institutions que sont la science ou même la vie ou encore la conscience.

C'est que la vieille obsession ne se rend pas, il faut encore philosopher et se heurter à l'idée du Dieu. La poursuite de l'idéal, de la nécessité, de la liberté ne peut se faire sans cette idée. Et la mort supplante tout, une mort combattue par la pirouette offensante des mots, puisque "la vie est une maladie."

L'homme d'aujourd'hui alors est un survivant, un "demeurant", nourri des vexations subies et acclimaté à ses pulsions de mort dont la maladie l'a fait renaître.

La maison est créée, la vie reprend ses droits, des anges (liens si sensibles entre la mort et la vie, métaphores de l'être aimé, annonciateurs d'un miracle) apparaissent. La maison soutient le processus de création de l'identité, puis celle du clan. Même s'il ne s'agit pas ici de se faire comprendre ou de créer un objet réservé aux happy-few, cette poésie de la sensation s'engage subrepticement.

Le collectif se retrouve enfin. Contre quoi va-t-il se dresser ?
Les musées, comme tout Futuriste l'avait compris. Mais, ici, la destruction va plus loin avec un retour à la terre, à cet humus qui nous a fait hommes. On l'aura compris, cette terre est aussi celle qui absorbera nos propres défroques quand le temps sera venu. Restera alors l’œuvre créée et lue. Les mains doivent s'agiter, le vocabulaire se fait guerrier. Les inquiétudes sont forcloses, seuls les complices les auront vus et les reconnaîtront, camouflées "par la discrète maculation de nos signes."