Le nouvel album de John 3:16 ne déploie que six titres, mais assurément, il marque un tournant. J'ai eu la chance de l'avoir depuis quelques mois déjà et il n'a cessé de passer dans mon salon et ma chambre. Philippe Gerber y assemble plusieurs des éléments qu'il a renforcés ces dernières années. On trouve au premier plan ces batteries énormes, majestueuses ; elles enveloppent et forment un mur. La capacité à assembler les nappes, les pistes est le deuxième élément clé ; impossible de compter le nombre de sonorités qui sont ici apposées les unes aux autres tout en gardant une cohérence auditive et une pertinence climatique. L'amoncellement n'en est pas un, pas plus qu'une superposition : c'est une construction, un bloc qui miroite.
La noirceur, la chape de tristesse se sont défaites, diluées dans un Tout qui magnifie les sentiments les plus lugubres. La Beauté est présente, se laisse toucher, caresser ("Flesh and Blood") comme si la chaleur des corps donnait un élan. La mélodie se distille note par note, sur une sorte de piano, enveloppée de cordes, de percussions, de nappes noisy-drone. John 3:16 a beau regarder frontalement le désarroi, la perte de confiance, la rage, ici un jeu permet de les mettre à distance, de manière cinématographique ou picturale ("He held seven Stars in his right Hand and a sharp two-hegded Sword came from his Mouth"). C'est d'ailleurs plus du cinéma qu'un tableau ; si la scène existe, elle ne se fige qu'après une action, filmée à plusieurs caméras et montée au ralenti. Le grandiose s'accroche, se délaie, occupe l'espace, plongeant l'auditeur face au spectacle, lui intimant que ce qu'il entend est unique, grand, grave. "The Beast inside" se développe ainsi en passant d'un minimalisme soft à un déploiement intense, sans pour autant basculer dans l'emphase ; chaque instrument va avoir sa partition, son moment de gloire, poussant l'auditeur à faire la part des choix stylistiques, à saisir la petite musique de chacun, nécessaire pour donner un bloc. On sonde ce qui se joue. On se focalise sur le corps, la structure, partie par partie. C'est la première approche, sensitive, mais fausse. Il faut prendre de la hauteur ou du recul, comprendre que chaque bout attire à lui et masque l'ensemble. C'est la globalité qui importe, la somme, la conjugaison. Le texte et pas les phrases isolées.
C'est une musique sacrée dans le sens où on retient son souffle et qu'elle ne peut s'écouter en "bruit de fond". Ou alors, on accepte de se perdre, de se fondre, en montant le son. Par exemple avec ce titre qui pousse à l'introspection : "We'll sail this darkened Tide, where Light fades to Nothing, together, One final Plunge into the Abyss". Se laisser porter par le sac et le ressac, avoir comme appui ces sortes de fusées sifflantes, qui reviennent régulièrement, la main tenant toujours en guide cette rampe bourdonnante. Et atteindre un lieu vide ou presque, opaque, inquiétant et confortable aussi dans sa spatialisation. Guetter, se prendre enfin les cors, les trompettes, en montée et doublement. Savoir qu'on y est, que des portes s'ouvrent. Tenir une musique qui marque, qui s'impose.
Six morceaux, sortie le 6 juin 2026, un titre sans équivoque : ce diable qui apparaît est sans doute en nous, dans notre manière de saisir le monde, de nous laisser parfois envahir par la colère. L'exprimer, c'est aller vers cette fausse lumière, cette illusion que ça fait du bien. Il ne faut pas se tromper de guide, c'est trop facile de tomber dans les pièges, semblables aux voix des sirènes de "The false Light". Le beau attire mais peut être trompeur. Les coups de semonce sur la fin de la composition semblent une mise en garde ; à trop vouloir une accalmie, à se tenir loin du monde, peut-être nous égarons-nous, là encore ?