Connaisseurs d'Opium Dream Estate, actualisez vos fichiers et ouvrez une nouvelle case dans vos cervelles. Kiss Me Black est un nouveau projet affilié à ODE : on y retrouve Sébastyén, Vincent et Guillaume (ne manque que Hellebore). Ils ont déjà sorti deux singles en format digital (voir leur site) et se sont donné le temps de soigner un premier EP remarquable.
Ce qui frappe, c'est la qualité du son : "Black & Gold", premier vrai titre après une intro langoureuse à la guitare, déploie une rythmique roborative héritée de Suicide, synthé vombrissant, batterie métronomique sur laquelle se greffent une guitare rock et une voix élancée. Sauf que le morceau s'ouvre régulièrement : notes orientalistes, sursauts rock garage, nappes shoegaze. Difficile d'allier cet ensemble ? Pas du tout : le rythme trépidant, les relances de la batterie implacables et surprenantes (on s'attendait à quelque chose de plus figé) donnent un allant continuel à ce titre inaugural de plus de cinq minutes. Une entrée en matière gonflée, audacieuse.
L'intro, donc, avec cette mention de "rêve interrompu", crée un trouble : Opium Dream Estate est-il un projet mort ? "En hiatus" me précise Sébastyén, on comprend donc que les deux projets se surperposeront au gré des envies. Avec Kiss Me Black, on a à la fois une noirceur gothique, avec des ambiances sourdes, habitées, hantées et des visuels en mode "gros flip". Mais ce n'est pas le gothique des années 1980 et 1990, plutôt celui du sud des USA, cher à Wovenhand : une musique appréhendable mais secrète, viscérale et urgente, possédée. La composition de "Moonfire" se fait incandescence, offrant dans un long break un point culminant : batterie ultra rapide, flutiau ancestral, guitare sacrée, nappes qui s'entrelacent avant le retour majestueux du riff et de la voix. C'est à Magnus Lindberg de Cult Of Luna qu'a été confié le mastering et pas étonnant qu'il ait accepté : ce disque assemble des données disparates en un ensemble homogène et riche, comme Cult Of Luna, mais sans la dimension progressive ou post-metal.
"When I'm silent" est à la base une chanson d'Opium Dream Estate, mais modifiée : le son est plus lourd, quasiment du desert-rock (Kyuss, QOTSA, Electric Wizard...) mais avec cette facilité à modifier les ambiances, à aller plus loin dans les ouvertures et les métamorphoses, sans pour autant perdre le fil. Enfin, "By the Sea" est un joli morceau de clôture, lent, aérien, délicat et pourtant torturé dans ses guitares ; il me rappelle les compositions calmes de Ride ou de My Bloody Valentine. Lui aussi s'intègre aisément dans l'ensemble par la qualité du son et la mélancolie qui s'en dégage, lorsque la colère cède la place aux remords.
La vision du groupe, une fois de plus, émane de Sébastyén, c'est autour de lui comme maître de chantier que convergent les talents pour donner plus de profondeur. De cette écoute des uns avec les autres naît un projet neuf et pertinent, décidé à aller loin. Cette démarche non cloisonnée et envoûtée, où la musique prime avant les égos, est à rapprocher dans les intentions (plus que dans la forme) du travail fait par d'autres corbeaux en pleine mue : Cemetary Girls.
Nos scènes sont aujourd'hui en première division, mais il leur manque un écho plus favorable. Signer avec des mentors reconnus va dans ce sens.