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Album
29/11/2025

Klændestine

We Shall Share

Label : ST.An.Da
Genre : folk apocalyptique
Date de sortie : 2025/10/31
Note : 90%
Posté par : Sylvaïn Nicolino

Les froideurs d'une tonalité martiale, la rage contenue d'une voix rauque à souhait, la grâce d'une seconde voix angélique.

La collaboration d'Usher San (Norma Loy, Black Egg...) et de Martin Bowes (Attrition, Engram...) donne une fusion intéressante et efficace. Intéressante parce que les deux artistes ont de la bouteille et qu'il ne faut pas attendre d'eux d'être des suiveurs, encore moins de se lancer dans une réunion pour s'amuser. Non, Klændestine porte un nom (au lieu des deux noms précités séparés par un versus ou assemblés par un &), a des visuels forts, tant sur disque que sur clip (Juan Le parc, Mariel Evangelista, Sébastien Faits-Divers) et propose d'emblée six titres forts, exigeants, réfléchis.

C'est une ancienne histoire, dont je parle un peu dans le livre Norma Loy, Dark Side, puisque certains des titres avaient déjà été commencés en 2018. Covid, emplois du temps ont mis l'affaire en pauses successives ; et puis tout s'est accéléré ces derniers mois.

Si ce projet a tenu, c'est qu'il force les deux artistes dans leurs envies, il se fait une place, il se tient là, il attend. Les germes devaient sans doute déjà être de grande valeur : des nappes, des mélodies fuyantes, des bourdonnements, des éclats, des vrombissements et des raclements, des couches de sons qui soudain s'assemblent, font sens, créent un climat ("Black Mass"). La voix féminine de Julia (Niblock) Waller (Attrition, The Legendary Pink Dots...) est l'élément qui magnifie. Atemporelle, démoniaque et céleste, elle m'évoque les plaintes et hululements dont fut capable un temps l'âme féminine de Christian Death (Gitane Demone, période Ashes et l'EP The Wind Kissed Pictures).

Quelques rares pulsations pour faire semblant de fabriquer un morceau sous format "rock" ou "pop" interviennent sur "In Pectore", sans doute le plus étonnant sur le plan vocal : tout s'entrecroise, se surélève. On n'est pas loin dans la diction d'un Genesis P-Orridge ou d'un David Tibet, sans singer leurs manières. Et la musique se déchaîne, virevolte, s'enfuit dès qu'on croit l'avoir saisie.


La captation du piano, de la voix de Martin ("Angels of Fire") est plus que propre : on a ces sons à portée. La voix dans l'oreille, juste derrière la nuque ;  le piano à quelques mètres de nous, séparé par la vitre d'une serre peuplée de plantes intrigantes. Un paradis mis sous cloche qu'on regarde sans pouvoir l'atteindre. Les palmes des plantes brassent un air dont les couches synthétiques se font l'écho. On sait que les fleurs utilisent les sons pour attirer les bons pollinisateurs. Sans doute faut-il entendre dans cette musique un événement similaire : caché dans ces compositions, en filigrane, se dressent des appats, des choses qui touchent. Recourir aux sons liquides des tablas ("The Watcher"), jouer du mellotron, partir sur des guitares en échos (à la Vini Reilly, bravo Stéphane Maxime), ça crée un aimant, une attirance évidente. Les compositions entrent en résonance, avec le crâne (écoute au casque ou pas) et avec le ventre. Un peu d'ASMR pour faire "moderne" (mais on se souvient que les pionniers industriels questionnaient déjà le rapport musique et corps et psychisme) et pour mieux focaliser l'audition et la perdre.

Les paroles décrivent un conte où les Leaders spirituels ont disparu d'avoir été trop superficiels, laissant derrière eux quelques guides éparpillés, cherchant leurs ouailles, sœurs et frères, ou tout simplement des étincelles et une personne avec qui partager ce qu'ils savent, avant la mort, avant l'effacement complet. Du conte, on passe facilement à l'allégorie, que ce soit celle des ruches chères à Juan Le Parc, effondrées à chaque sortie d'hiver, celle des scènes dark dont les mentors s'éteignent les uns après les autres. A moins que ce ne soit simplement un regard sur notre monde et notre sensation toujours plus forte d'isolement.

Nous devons partager, échanger.

Tracklist
  • 01. La Passerelle
  • 02. We share
  • 03. Black Mass
  • 04. Angles of Fire
  • 05. The Watcher
  • 06. In Pectore