La Main se tend vers moi ; sa pression dans la mienne est habituelle dans sa manière mécanique d’accomplir ce geste traditionnel lorsqu'on se rencontre. Et pourtant, ce matin, je sens une différence dans la façon dont ses doigts épousent le dos de ma pogne, comme si... il y avait une petite caresse. Je regarde mon partenaire dans les yeux : oui, il a bien quelque chose à me dire.
Asseyons-nous et écoutons.
On retrouve les chansons là où nous avions laissé Joann Guyonnet : c'était en 2017 avec L'Heure De Salir. Il y a eu depuis un autre album, que nous avions loupé (La Mélodie Du Sombre, en 2020). Voix grave, scandant-parlant des poèmes narratifs sinistres sur une musique déshumanisée, robotique, froide. Clown triste témoignant des aléas de notre monde moderne. "Une Vie", "Le Ciel a parlé" sont dans cette veine que nous avions aimée. La qualité des quelques sonorités est précise, pour que chacun des rares sons claque comme il faut dans le spectre. Comme si un ancien huit pistes suffisait très largement (allez, six pistes, sept peut-être pour "Le Ciel a parlé" ?). Les échos doublent la voix qui se met à chanter sur la deuxième partie du titre. "Subir la Chute" se fait plus mélodique sur son refrain et place plusieurs pistes décoratives. C'est déjà une ouverture sur ce qui se développe sur ces retrouvailles, une fois la discussion entamée et les rituels passés. Il se passe quelque chose de nouveau avec La Main.
"Save me from myself" devient un tube des années 1980, 2000 et d'aujourd'hui, une merveille synth-pop ciselée, quelque part entre White Lies, Mesh, Depeche Mode ou les productions du label BOREDOMproduct. Des frissons goths dès que la voix sombre dans le bas du spectre, de la lumière sur le refrain, un phrasé plus rock en doublement enlevé. C'est rafraîchissant et inattendu. Au-delà de l'effet de surprise, c'est aussi un titre réussi. Tube ? Continuons car la grâce up-tempo de "I will yell to the Moon" m'évoque sur le plan des harmoniques et de l'élan qui le guide "L'Aventurier" de qui-vous-savez. Et le refrain explose les contours, se fait le plaisir de grandir, d'ouvrir les fenêtres et de laisser entrer l'air du futur printemps.
Si la vie était bien faite, La Main passerait sur les ondes des radios, à l'instar d'un Etienne Daho (ou parce que La Main a merveilleusement repris "The Weeping Song" de Nick Cave). C'est calculé, raffiné, élégant. Bon, évidemment on n'est pas complètement dans la pop facile car la voix conserve une morgue, une rugosité inamicale, un soupçon de ce qui compose en partie la dark-attitude, et le ralentissement final sape toute la joie portée depuis le départ. C'est vicieux.
Je m'amuse même de me dire que La Main observe ses collègues et joue les coups de coude : "Au Son des Perdus" me renvoie au démarrage de Larsovitch pour sa nonchalance faussement EBM-pop noire. "Dully" donne un bourrade dans le dos de Frustration, avec ce ton hautain caractéristique ; un super titre de cold-afterpunk. Enfin, "Rejoindre les Ombres" s'irrigue dans le spectre de Daniel Darc ou de Bashung, en compagnie de la voix menue de Morgane Imbeaud (qui a chanté dans Cocoon, avec Daniel Darc, Jean-Louis Murat et Bashung, en plus de sa propre carrière).
L'ensemble est donc vivifiant, revigorant. L'utilisation de l'anglais façonne une trajectoire qu'on lui souhaite internationale et il est notable que le titre qui me parle le moins est "La Complainte du Noyé", trop marqué par un certain esprit XIXème.
Pour finir sur une ouverture faussement positive, La Main invite l'inconnue Alexe Brugiere pour chanter le final "Tesson de Bouteille" dans lequel l’image d’une licorne défigure le Salaud symbolique qui pourrit nos vies. L'irruption de la voix féminine sur une ritournelle répétitive séduit ; progressivement la voix se donne plus de liberté et la musique joue de la spirale, accumulant les couches.
Cette main, on ne va pas la lâcher.