Quelque chose est resté en suspens. Quelque chose que l’on n’a pas "terminé".
L’objet est petit. La cassette, planquée quelque part. Une étagère, un carton. Un jour, Jean-Christophe d’Arnell l’extirpe de la cache, appuie sur play. Les secondes passent. Il est peut-être temps, une petite musique qui monte à l’intérieur. Ces dix dernières années, d’Arnell a senti des marques d’intérêt, d'affection alentour pour la matière enfouie. C’est le moment, peut-être oui. Nul projet en cours pour ce qui est, depuis longtemps, devenu la priorité, à savoir Collection d’Arnell-Andréa. Du moins, pas d’urgence.
1984. Un court moment dans la vie, mais un moment où il se passe des choses : une apparition sur la compilation Le Cimetière Des Passions et une première partie de Rita Mitsouko avant que tout s’arrête... Quand vous sortez du grand nulle part, vous devez avoir l’impression d’être un (tout petit) peu entré dans la lumière. La lumière a été frôlée parce que la force d’une intention vous a propulsé vers elle. Une chaleur soudaine alentour, un danger peut-être : après tout cela, demain, que fera-t-on ? Est-ce l’heure du grand bain ? Un morceau a marqué certains, "Je t’écris d’un Pays".
Les Visiteurs Du Soir (la référence à Carné, vous l’avez ?) correspond, à l’origine, à une réduction de l’aventure tekno-punk D.Stop (née en 1981 : un EP, un mini-LP), vers une configuration binôme qui formera LVDS trois ans après la naissance du projet originel. Byebye les guitares, direction les machines. Focus.
"J'ai eu envie, l'âge certainement", nous dit un jour Jean-Christophe, "d'aller au bout de cette histoire en concrétisant par un enregistrement studio des titres que nous jouions sur scène à l'époque et qui n'avaient jamais bénéficié d'un enregistrement digne" de ce nom. Visiblement, ça n’a pas été simple affaire de réadaptation : une recréation, ni plus ni moins, de l’expérience originelle. Mais il y avait une donne humaine, et les choses ne devaient renaître que pour ce qu’elles avaient été, il ne fallait personne d’autre à d’Arnell qu’un certain quelqu’un. Le comparse de ces temps-là, Pascal-André Fauchard, est d’accord pour remettre le couvert, boucler la boucle. Et puis c’est une démarche, matérielle aussi, en sus de la chimie à recréer entre les hommes : "C'est à partir d'une k7 live" au son, disons, difficile, "que j'ai réécrit toutes les musiques" dit Jean-Christophe. Alors il faut aller jusqu’au bout pour faire exister ce qui ne l’a pu vraiment à l’époque. En studio, c’est une partie de l’équipement de 1984 qui a été utilisée pour faire se matérialiser ces formes sonores. Le disque ne porte pas son titre pour rien, et le binôme a certainement mille autres raisons de vouloir le nommer ainsi. 1984 : éternité symbolique donnée au fugace. Vision du futur.
Les reliefs sont assurément vintage, minimaux mais contiennent une vibration émotionnelle, authentique : caractéristique de ce qui par ailleurs nimbe les travaux de CdAA, quand bien même l’approche et la forme s’avèrent extrêmement différentes. d’Arnell et Fauchard tiennent un propos sensible, les vers vibrent et les machines transportent une intention, un climat. La déprime, une négativité insidieuse flotte dans ces reliefs synthétiques que vous trouveriez presque guillerets si le chant en noire apesanteur de Fauchard ne s’en mêlait. Lui n’en fait pas des masses : il faut être dans la justesse, c’est tout, la maîtrise. Peu, pas de déclamation, des mots qui flottent, en chair médium/grave, qui sonnent et vous renvoient à l’expérience de vie (la folie qui pointe fait l’ambiance du fameux "Je t'écris d'un Pays pas ordinaire"), le devenir des hommes qui ont fait l’Histoire ("Le Courage des Poilus").
Se réinventer passe parfois par retrouver l’âme d’une époque. Produit par le fidèle Pierre-Emmanuel Mériaud (personne issue du sérail de CdAA), le son de 1984 est à la fois brut et rutilant : il y a cette légère brillance à partir du peu, les chansons respirent… à leur manière, s’entend – mais toute évidence est fausse (et là, juste un conseil : conservez votre second voire votre troisième degré à l’écoute des textes). Car dans leur sautillante posture se niche ce qui vous travaille au corps, à l’âme, ce terne quotidien et cette ambiance de certitude que tout ne peut que mal se finir. Cette certitude qui, dans l’instant, vous prend et transporte votre danse vers une errance, une perdition.
Ces gens-là ont sans doute gardé une âme moderne, mais restent analo mon amour. Tout se transforme sans doute mais si l’histoire ne se répète jamais vraiment, nulle époque n’est jamais vraiment révolue non plus. Elle ne l’est, peut-être, que lorsque les cœurs s’arrêtent de battre pour elle.