Vincent Dr.V Dromard a finalisé le troisième numéro de son fanzine. Je l'ai directement acheté, il l'a rapidement expédié et j'ai mis un peu de temps à le lire.
Je suis vraiment content que cette publication se développe. La mise en page et la qualité du papier en font un objet soigné. La qualité d'écriture est présente, même si le style de Vincent est singulier. Les adjectifs abondent, l'expression est grandiloquente, sans être pédante, il prend le soin de renouveler totalement la manière de parler de ces sons avec son lexique à lui. Tout est dans la démesure avec des métaphores à la fois élégantes et visuelles : "la grâce, la nostalgie & la claustration colorées en jaune soufre ont libéré de brutes et radieuses étincelles" (à propos de la musique d'Alise Blake).
Tant de passion m'amène à ralentir ma lecture, pour profiter à plein de ce que je lis, pour tenter d'entendre en parallèle de quoi il parle. Je sépare chaque dossier pour bien scinder les approches des artistes qu'il propose. J'essaie de deviner à quel genre je pourrais les rattacher au-delà des impressions transcrites. En effet, et c'est un bon point, Vincent ne donne pas dans la case formelle.
Vincent écrit seul son fanzine. Parce qu'il ne trouve personne sur la même longueur d'onde et ne veut pas déléguer, parce que sa passion remplit toutes ces pages, parce qu'il sait qu'il en est capable, qu'il a le melon. Peut-être tout ça. De mon côté de lecteur de fanzine et de magazine, les raisons m'importent peu : le résultat me satisfait et j'ai plaisir à l'imaginer en travailleur effréné, isolé face à son ordinateur.
Je me trompe. Il n'est pas isolé (sa compagne Sophie Vernier soutient activement le projet). Sa manière de contacter les groupes pour les interviewer, de vivre si intensément leur musique crée un lien plus charnel que virtuel. Ce fanzine en format imprimé, c'est un corps donné au vide existentiel. La musique comble des angoisses, maquille les craintes, galvanise et propulse la rage.
J'achète et je lis Lumières noires parce que c'est un fanzine d'aujourd'hui, avec des goûts affirmés. Vincent sélectionne pour moi une bonne soixantaine de projets récents.
J'accepte son parti-pris esthétique : ce sont les artistes féminines jeunes qui déclenchent son enthousiasme. J'y vois un aspect "Jeune et Jolie" (une publication des années 1990) qui m'irrite toujours un peu. J'ai du mal à me l'expliquer et je l'avais questionné sur ce point. Je trouve ça fabuleux de braquer les projecteurs sur les femmes, de leur donner cette force, cette visibilité. Et, parallèlement, je trouve ça plan-plan de les réduire à ce côté féminin. Ce qui sauve à mes yeux ce positionnement, c'est que je découvre dans ses interviews les paroles de femmes qui ont une longueur d'avance sur moi : elles jouent à la fois du "charme féminin" et projettent une violence inhérente à nos scènes dark. Ce ne sont pas des poupées de cire, poupées de son. Et comme il arrive qu'on reproche aux mecs leur absence lors des manifestations féministes, pourquoi ferais-je la gueule quand un mec s'engage pour elles ?
Vincent joue à la fois l'auditeur envouté et le journaliste conscient qui donne à ces artistes leur place dans un monde opprimant. Une interview avec lui éclaire aussi cet angle :
Je reviens sur le style imagé : celui-ci suscite de belles réflexions de la part des interviewées qui découvrent des questions tarabiscotées alliées à des descriptions inédites de leur musique. C'est une force qui fait réagir.
Certains dossiers font une dizaine de pages et tous les articles donnent à voir en belle qualité l'affirmation visuelle de ces noms : pochettes d'albums, photos live, photos promotionnelles. Une image est construite. Je tique sur une mention des rues de Saint-Ouen et de la trouille que cela peut inspirer : que les gothiques et autres darkeux cessent donc de flipper et passent le périph' pour voir les concerts organisés en banlieue. Evidemment qu'on traverse si on approche d'un coin à crack... Mais pour le reste... Laissons les vilains oiseaux hors de nos champs d'action.
La parole donnée est libre (la dernière question est ouverte) et les artistes parlent technique (Dermabrasion), matériel (Jennifer Touch), spiritualité (Ailise Black), performance et positionnement social (Madeline Goldstein), politique (Diana Burkot), processus créatif (Dermabrasion), obsessions musicales et défense de la scène (Buzzkill). C'est riche.
Une deuxième moitié du fanzine est consacrée aux découvertes et sorties plus ou moins récentes, ainsi que quelques reports de concerts. J'apprécie cette idée de donner place à des disques qui ont déjà quelques années : Raudiver, Canteleu, Volker, Lana Del Rabies. Et les nouveautés s'accumulent puisque ce sont plus de quarante chroniques qui se succèdent. Les teintes de noir sont nombreuses dans ces pages.
Une fois de plus, le numéro s'est rapidement vendu ; je vous invite à ne pas tarder à commander les quelques exemplaires qui restent.
Vincent, lui, s'est déjà lancé dans la conception du numéro 4. Bravo.