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Ténèbres, puits sans fond. Obsküre plonge, fouine, investigue, gratte et remonte tout ce qu’il peut à la surface

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Interview
26/10/2020

Marc Hurtado (Étant Donnés)

"Lydia Lunch et Alan Vega sont les deux personnalités les plus importantes dans ma vie"

Photographies : Marc Hurtado archives + S. Greppo (4) (source : Hurtado FB) + H. Cazes (6)
Posté par : Yannïck Blay

Quelques jours avant un concert d’'Étant Donnés à Vienne organisé malgré le Covid 19, Marc Hurtado était à l’Etrange Festival à Paris pour présenter son documentaire sur l’icône no wave Lydia Lunch. Ce road-trip documentaire intitulé My Lover The Killer résulte d’une longue collaboration entre les deux artistes et fait d’ailleurs suite à un très bel album éponyme. Le résultat à l’image est captivant et parfois émouvant et présente un portrait intime, poétique et stylisé. Rien à voir, donc, avec le document rock de Beth B inspiré par cette même chanteuse artiste performer dont l’étrange folie du Destin est à l’origine de joyaux tels que ce nouveau film du lumineux Hurtado. Un certain Johnny O’Kane, le premier grand amour tragique de Lydia, est au centre de celui-ci. Le Californien se suicidera après avoir tué sa jalouse compagne, le jour même qui devait sceller leurs retrouvailles après trente ans de séparation ! Marc évoque tout cela avec nous juste avant la projection du film, mais se confie également sur les débuts singuliers d’Etant Donnés, le projet musical et fraternel qui l’a fait connaître, ainsi que sur ses nombreuses et prestigieuses collaborations artistiques telles que sa récente et troublante Larme Secrète partagée avec le Montpelliérain Pascal Comelade, ou encore ses divers travaux avec Alan Vega.

Obsküre : Comment se présente ce concert avec Runar Magnusson en première partie à Vienne ?
Marc Hurtado : Bien, si ce n’est qu’on espère ne pas être bloqués là-bas à cause du virus. Juste pour un concert, ça ferait vraiment chier. C’est organisé par  Klanggalerie qui a sorti toutes les rééditions d’Etant Donnés, mon disque avec Comelade et quelques disques des Residents (NDLA : et on espère, le projet avec feu Gabi Delgado, Neue Weltumfassende Resistance, enfin !). Difficile de refuser, d’autant qu’à l’époque du booking de ce concert, il n’y avait pas cette putain de maladie. J’aurais préféré que l’on reporte, mais bon… J’ai cru comprendre qu’on allait nous demander de ne pas chanter trop fort… Etant Donnés en version anti-virus (rire) ! Et il faudra que je me répète pendant le gig : "il ne faut pas que j’aille dans le public, il ne faut pas…" (rire). Ça risque d’être très froid. Mais la puissance et la voix seront là, c’est une expérience et ça me fait plaisir de retrouver Eric car on ne fait plus rien ensemble (NDLA : au vu des photos du concert parues après le concert sur les réseaux sociaux, ce devait être parfait !).

Il n’y a pas un album qui doit sortir ?
C’est un truc de dingue. On avait enregistré un truc qui s’appelait La Fleur Inverse, un très beau texte de troubadour. Quatre jours d’enregistrement. On l’avait joué avec P.Orridge à la Fondation Cartier. Mais quand j’ai commencé à découper les prises de ces quatre jours, il ne me restait plus que six minutes intéressantes. Pas de quoi faire un album donc et faire venir Eric dans un studio, c’est mission impossible, trop chiant. C’est pourquoi je préfère bosser seul. C’est compliqué entre nous. Avec Eric, on a commencé très tôt à faire des choses ensemble. Mon frère a toujours été l’organisateur de la métaphysique d’Étant Donnés. Le côté philosophique. Moi, j’étais le travailleur de l’ombre, qui composait. J’ai toujours écrit la musique d’Étant Donnés seul, je ne sais pas faire autrement. Le seul projet que l’on a véritablement composé ensemble, pour lequel on a choisi les sons ensemble, a été Offenbarung und Untergang avec Michael Gira, dont j’aimais l’accent désincarné quand il parlait allemand (NDLA : les frangins avaient pensé initialement à Blixa Bargeld, mais ils ont finalement contacté Gira après l’écoute de Die Tür ist zu, où Michael chante dans la langue de Goethe). Mais autrement, je suis un peu le seul maçon de ce grand bâtiment qu’est Étant Donnés. Y compris pour Re-Up (NDLA : album collaboratif entre Étant Donnés et Alan Vega). J’ai été seul à New York... enfin, avec ma compagne - mais sans Eric, qui n’a pas voulu venir.

Et pour la scène ?
Ah, par contre, c’est Eric qui a conçu la mise en scène, le travail sur la lumière, le côté métaphysique, alchimique et magique. C’est pour ça que dans les disques, je n’ai jamais voulu mettre de crédits autres qu’Étant Donnés, je trouvais ça trop terre-à-terre par rapport à l’œuvre elle-même. La scène est vraiment le moment où on "flamboie", je sais que tu aimes ce terme (rire)… Il n’y a plus de Marc ni d’Eric ni de public, tout se consume dans une même énorme boule de feu. Son immobilité et ma mobilité, cet affrontement de nos deux corps (NDLA : sur scène, les deux frères finissent toujours par réellement s’affronter dans un corps-à-corps violent même si mis en scène, une sorte de ballet hautement viril), tout cela fait la force d’Étant Donnés. Alors après, rechercher qui fait quoi exactement, c’est plus de l’ordre de l’anecdote.

Et le chant ? La Poésie ?
La poésie, c’est ma voix et ce sont mes poèmes. A part dans Aurore où on crie à deux à un moment et sur les lives Wonderland et La Mort Aux Vaches où on entend sa voix sinon, c’est toujours mon chant. De même les films que je signais Étant Donnés sont en fait les miens, excepté Jajouka (NDLA : Jajouka, quelque chose de bon vient vers toi d’Éric et Marc Hurtado, donc, sort en DVD le 18 novembre 2020) et Le Paradis Blanc, un petit truc en noir et blanc. Philippe Grandrieux (NDLA : exceptionnel réalisateur de Sombre et La Vie Nouvelle) m’a dit une fois lorsque mes films étaient diffusés à la Cinémathèque que c’était une erreur de les signer Étant Donnés alors que j’étais le seul réalisateur. Pour lui, c’est beaucoup plus intéressant techniquement de savoir que c’est fait par une seule et même personne, qui se retrouve dans une sorte de reflet-miroir paranoïaque. Philippe m’a fait prendre conscience de cela.

Étant Donnés a commencé sur K7 en 1977…
Oui, les premiers enregistrements datent de 1977. J’avais 15 ans. J’étais passionné de musique et de cinéma. Il faut dire que je suis né dans une famille de musiciens. Mais Eric et moi avons rejeté tout cela. Mon grand-père était compositeur de tango et de paso doble. Il a fait le tour du monde avec ça et était connu en Espagne et en Argentine. À la fin de sa carrière, il enregistrait diverses prises d’instruments sur son magnéto Philips comme s’il avait un groupe, sauf qu’il faisait absolument tout, étant multi-instrumentiste. Il se prenait tellement au jeu qu’il s’engueulait lui-même, du genre : "mais qu’est-ce que c’est que ce jeu de guitare, c’est de la merde" (rires). J’allais beaucoup chez lui, surtout parce qu’il y avait plein d’instruments. Mais c’étaient les fausses notes qui m’intéressaient. Mon père était chanteur d’opéra. Du matin au soir, on baignait là-dedans et ce n’était pas un mal. Mais je rejetais cela car ça avait un rapport avec la famille, synonyme pour moi d’oppression, d’étouffement et d’anéantissement de ma propre personne. La seule chose que je voulais faire, c’était foutre le camp. Mon père était extrêmement dur, pour ne pas dire violent. Et j’étais à cette période d’une violence folle envers moi-même. Tous les jours, j’allais au balcon, une attirance folle pour le saut dans le vide. À onze ou douze ans, j’ai fait une dépression nerveuse. Je n’ai pas dormi pendant huit jours, les yeux écarquillés, j’entendais tous les sons, la voix de mon père hurlait dans mes oreilles, j’ai vécu des choses affreuses…

Ton frère avait conscience de cela ?
Non. Il se faisait autant taper que moi, mais il ne l’a pas vécu de la même façon. Il s’enfuyait dans ses bouquins. Moi, je m’enfuyais dans la délinquance, dans la rue, avec des petits cons. J’aurais pu très mal tourner. Vols de vélos à la chaîne, de mobylettes qu’on faisait ensuite cramer… Mais tout cela ne menait à rien si ce n’est au désespoir total. Tous mes potes ont fini en maison de correction. La plupart étaient des Italiens et nombreux sont morts en tant que mafiosi. Mon frère intello me disait tout le temps : "mais qu’est-ce que tu fais avec ces petits cons ?", comme dans un film de Scorsese (rire). J’étais suicidaire. Je n’étais pas mauvais à l’école, mais je ne voyais pas trop l’intérêt d’y aller alors que je prenais un plaisir fou à m’allonger dans l’herbe à sentir le soleil me cramer. Plonger dans un lac, courir, ce rapport à la Nature et à l’extase… J’espérais un travail qui m’offre autant de plaisir et c’est mon père, qui m’a pourtant roué de coups, qui m’a sauvé la vie en m’offrant une petite caméra 9mm quand j’avais treize ans. Je me suis enfermé dans les chiottes et j’ai projeté sur mon ventre tous les films qu’il avait fait de moi et mon frère au Maroc où je suis né, tout en m’auto-filmant. Et en projetant le résultat sur un petit écran, je me suis rendu compte que tout cela manquait de son. Je n’étais pas musicien, j’avais toujours refusé d’apprendre le solfège malgré les coups de mon père et de mon grand-père. Je ne connaissais pas encore tous les trucs no wave. Alors j’ai pris un micro et un magnétocassette mono, celui dont se servait mon grand-père et je suis allé enregistrer des bruits d’usine dans Grenoble. Ça, les bruits de la Nature, d’usine et les fausses notes sur le piano ou les tambours de mon grand-père, c’est cela qui m’intéressait. Et c’est à partir de cela que j’ai sonorisé mes films à partir de 1976. Je n’y connaissais rien au montage, je n’ai jamais monté mes films, y compris lorsque tu vois quatre surimpressions avec des fleurs filmées au printemps sur fond de neige d’hiver. Il y a plusieurs mois d’écarts entre ces images en surimpression, mais aucun montage. Quand je filme, je suis une sorte de buvard, quelque chose en moi ou au-dessus de moi m’amène à filmer ces images. De même, avec Étant Donnés, on n’a jamais eu conscience de la conscience de l’œuvre elle-même car elle se véhicule et marche par elle-même. L’objet tel qu’il est construit, poème, film, peinture ou musique, prend sens de par le chemin qu’il prend. Il n’y a jamais de pensée ou réflexion au préalable, à part pour Offenbarung… Pour les films, c’est pareil. Au moment où elle rentre dans mon œil, l’image s’imprime. Dans l’œilleton de la caméra je projette alors une sorte d’espace dans lequel j’essaie d’imaginer les choses se construire. La caméra est la première maîtresse de la réalisation, elle est la prolongation de ma main, de mon corps et de mon esprit. Je cherche à m’engouffrer dans un espace au ralenti où le temps n’existe plus.

Quand a commencé ta relation amicale et de travail avec Alan Vega ?
C’est parti d’un travail de film sur ses sculptures que j’ai eu envie de faire. Il a adoré. Puis j’ai eu envie de faire un film sur Suicide, mais tous nos projets de production se sont cassés la gueule un à un. Cela ne m’a pas empêché de filmer Alan dans l’intimité à chaque fois que je le croisais à New York. J’ai donc réalisé ce film seul dans mon coin, sans un rond (NDLA : Un coffret 2 DVD comprenant 5 films sur Alan Vega et Suicide est paru chez ESC Editions en 2018). Contrairement au film avec Lydia où là, pour le coup, nous avons obtenu un budget conséquent.

Tu évoquais Re-Up tout à l’heure, votre album avec Vega qui a été réédité il y a peu. Tu te souviens de l’enregistrement de ce disque réédité en vinyle l’an passé ?
Ça m’a pris des années. Nous sommes partis d’enregistrements de Harley-Davidson dans un cirque. J’utilisais pour la première fois de ma vie des appareils électroniques, en l’occurrence un synthétiseur et un sampler. J’ai mis quatre ans à dompter ça. Et aussi parce que, quand Vega m’a proposé en loge lors d’une tournée ensemble de collaborer avec lui, j’ai cru à une blague. Il m’a dit avoir adoré Aurore qu’on lui avait passé un an avant puis il m’a proposé de jouer avec lui, avec sa manière si joyeuse et rigolarde que j’ai pris ça pour une blague. Je le revois quatre ans plus tard et il me demande ce qu’il en est de notre disque commun ?! Je lui réponds que je ne pouvais pas imaginer qu’il veuille réellement faire un disque avec deux petits Grenoblois de la scène industrielle (rire) ! Mais quand on a commencé Re-Up, je me suis aperçu qu’Alan avait commencé à changer de style et à s’intéresser à d’autres sons, plus "industriels". Il bossait dans le même temps sur 2007, je crois. Et ce disque a pas mal de similitudes avec Re-Up. A partir de ce moment-là, il a pris le parti de créer des peintures cubistes très violentes jusqu’à son dernier disque. On a eu alors plein de points de convergence complètement fous. Par exemple, quand je suis allé chez Vega à New-York la première fois, il enregistrait la musique de Sombre pour Philippe Grandrieux que je ne connaissais pas à l’époque. Il m’a fait écouter la musique, que j’ai trouvée très bonne ; mais il n’avait pas d’images à me montrer, sa télé ne fonctionnant pas. J’ai vu ensuite Sombre au cinéma et j’ai eu l’impression de voir mes propres films avec des plans que j’aurais pu filmer. Je rencontre ensuite Philippe Grandrieux à la Cinémathèque Française qui ne me connaissait alors pas pour mes films, mais pour ma musique. Il me propose alors en coulisses de faire la musique de son prochain film, qui devait être alors Malgré La Nuit, qu’il fera finalement bien plus tard. Je bosserai en fait sur La Vie Nouvelle. Ce qui est complètement fou, c’est que j’avais sur moi Re-Up et Offenbarung Und Untergang lorsque j’ai rencontré Grandrieux. À la vue de Georg Trakl sur les crédits d’Offenbarung, il me montre le synopsis de son film et je m’aperçois que le personnage principal se nomme Trakl. Grandrieux est un fan et d’ailleurs son film Un Lac s’inspire de la vraie vie de Trakl et de la mort de l’enfant qu’il a fait et élevé avec sa sœur. Offenbarung parle aussi de cela ! Vega est un peu un transmetteur, tout est parti de lui. Et Lydia, c’est pareil. C’est une sorcière, elle le dit elle-même. Cette histoire qu’on a vécue avec My Lover The Killer, ça ressemble vraiment à de la sorcellerie ! Lydia et Alan sont les deux personnalités les plus importantes dans ma vie.

Comment procèdes-tu quand tu collabores avec de telles personnalités sur le plan musical ?
Avec Vega pour Sniper, j’ai fait toute la musique. Je suis parti d’un échec avec Gabi Delgado qui traînait trop sur notre projet Neue Weltumfassende Resistance. On avait quand même trois labels intéressés, mais Gabi ne simplifiait pas les choses. J’ai alors pris trois titres que j’avais bossés avec Gabi et les ai proposés à Vega qui les a adorés. J’en ai alors composé dix autres et il en a gardé onze en tout. Il a enregistré ses parties en quelques heures. Pas besoin de bosser dans la même pièce ni de répéter. Avec Étant Donnés ou avec Lydia, on n’a jamais répété non, plus. Pareil pour Comelade, même si le modus operandi était tout autre chose, en fait. Je lui ai demandé de m’envoyer des musiques sans aucune précision et il m’a envoyé des boucles électroniques, pas éloignées d’un Jajouka, tout à fait ce que j’attendais. J’ai enregistré mes voix dessus en un après-midi puis, le lendemain et surlendemain, j’ai ajouté d’autres voix sur ces mêmes morceaux sur d’autres pistes. Après un travail de mixage, je lui ai tout envoyé et il a tout gardé tel quel. Il m’a dit : "on est bieng" (rires). Tout a été tellement naturel qu’on envisage un deuxième disque. Tout comme avec Lydia, aucune discussion ou mise au point n’ont été nécessaires. À la base, il voulait que j’enregistre quelques trucs chez lui, mais j’étais un peu réticent. J’aime bien la distance. Je trouve ça plus créatif que les choses se rejoignent dans l’espace, comme cela s’est produit avec Vega, donc.

Jamais de répétitions, ni pour l’album ni pour préparer les lives ?
Non. Tu m’as vu avec Z’Ev (NDLA : autre pionnier de l’underground décédé depuis, lui aussi) lorsque tu co-programmais L’Etrange Musique, il n’y a eu aucune répète non plus avant un concert. Nous ne savions pas du tout ce que nous allions faire. On n’avait pas de setlist. Avec lui ou Étant Donnés ou Vega ou Lydia, on n’a jamais répété ! La première fois qu’on a joué ensemble avec Lydia, elle venait remplacer Vega sur scène car il était malade. C’est moi qui lui ai demandé avec l’aval d’Alan. Elle m’a répondu : "bien sûr, d’autant que je me suis toujours senti comme un homme dans un corps de femme" (rires). Elle a fait le truc, elle ne savait même pas ce qu’elle devait chanter. On a enlevé un morceau qui lui paraissait trop romantique, "ça c’est bullshit, man" (rires). C’est que de l’instinct. Plus que ça, c’est de la magie ! J’ai fait de la boxe et par instinct animal, tu sais éviter un coup. La création, c’est encore autre chose. Il y a une symbiose quasi alchimique qui se crée, un travail fusionnel qui ne se dit et ne se voit pas, mais se construit et pèse plus lourd qu’une montagne. Avec Comelade, comme avec les autres, ce fut une réunion magique de l’instant. Comme deux personnes qui vont s’embrasser.

Et le projet My Lover The Killer, qui fut d’abord musical avant de devenir le titre de ce doc sur Lydia ?
L’album a commencé par un e-mail dans lequel je proposais à Lydia Lunch de réaliser un album ensemble durant l’été 2012. Mais le doc ? Rien que l’histoire du projet de l’album, le nom du projet, la visite de son ex-amant à LA qui aboutit à une tragédie, c’est une histoire complètement dingue. La fiction des textes de notre projet était devenue une réalité écrite en lettres de sang et le nom "My Lover The Killer", une prémonition fatale (NDLA : Les textes de Lydia qui ont amené la création et le nom du projet My Lover The Killer évoquaient un ancien amant, Johnny O’Kane. Partie à Los Angeles pour du travail tandis que ce projet se réalisait, elle contacta cet ancien amoureux dont elle n'avait plus eu de nouvelles depuis trente ans pour lui proposer de boire un verre car il vivait dans cette ville. Deux jours plus tard elle apprit que cet homme avait tué sa femme d'une balle dans la tête après une violente dispute née de cette éventuelle visite de Lydia avant de retourner l'arme contre lui pour se suicider).

Et tu as voulu en faire un film…
Je voulais mettre une explication là-dessus. Il y avait une zone de mystère sur la vraie histoire de Johnny O’Kane. Pourquoi ce type s’est retrouvé dans notre histoire ? Pour moi, c’était à la base une fiction et cela finit par un vrai meurtre. J’ai eu envie qu’elle lève le voile sur tout cela et sur sa vie. Mais je ne voulais pas d’un portrait rock classique, je voulais qu’il y ait une certaine intimité. Au départ, je voyais ça comme une biographie avec des scènes rejouées par des acteurs. Mais je me suis vite rendu compte que c’était une erreur. Notre tournée pour jouer les titres de Suicide a permis une énergie, un élan, une force qui ont donné une autre orientation au film. Elle me parle, raconte son histoire, se livre de plus en plus au fur et à mesure de la tournée et je filme. Lydia m’a dit qu’elle ne s’est jamais rendu compte que je faisais un film. La musique de My Lover The Killer nourrit le film, les paroles deviennent une sorte de narration tandis que le film se construit sur une fiction qui est en fait une réalité. On décortique comment cette réalité criminelle est apparue, l’amour/haine ressenti pour cet homme… C’est un documentaire un peu sur le fil où j’essaie de faire ressortir tout ce qui peut être poétique, lumineux et nourrissant…

Avec un gros travail de montage, pour une fois…
Oui ! Mais je tourne très peu. J’ai monté une heure de film sur deux heure trente de matériel.

Ce que je veux dire, c’est que, bien que tu aimes laisser agir l’instinct dans ton travail comme tu nous l’as si bien expliqué, on sent tout de même que pour ce nouveau documentaire, tu as retravaillé l’image, le grain, les teintes rouges pour illustrer au mieux les propos de Lydia…
Exact. Mais parfois, le miracle se produit en symbiose. Je ne travaille pas en HD. J’ai une petite caméra et je sais que si je l’utilise dans le noir, cela va donner un certain grain, par exemple ou des pixels particuliers. L’image n’est pas noble, elle est cruelle, il y a de la vie. À un moment elle parle de virus, de microbes, ce qui est d’ailleurs de triste actualité aujourd’hui. Au même moment, à travers mon œilleton, j’avais l’impression que les microbes parasitaient la pellicule elle-même. Je n’ai donc pas eu à retoucher tout cela. La granulation, organique, je l’ai un peu forcée à l’étalonnage, mais c’est souvent des accidents à la base qui me plaisent car mon film est une peinture, un poème. Il y a cependant deux scènes que j’ai retravaillées en effet en post-production pour l’étalonnage avec des filtres rouges puissants, tu as raison. Comme je te l’ai dit, depuis plus de quarante ans que je filme, je n’ai jamais fait de montage ou presque. Comme tu le dis, je laisse agir l’instinct, à la grâce de Dieu, comme on dit. Je dis ou presque car avant My Lover The Killer, j’ai travaillé pour la première fois avec une monteuse pour mon film sur Jajouka.