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Ténèbres, puits sans fond. Obsküre plonge, fouine, investigue, gratte et remonte tout ce qu’il peut à la surface

Image de présentation
Exposition
06/09/2021

Paul Toupet

'La Pulsion Narrative'

Lieu : Centre d'Art - Salle d'exposition Raphäel - pl. Gabriel Péri | Saint-Raphaël (83 700)
Commissariat : Anne Richard
Période : 18/06/2021 - 28/08/2021
Photographie : "Géant" | Mina Maure (2021)
Posté par : Sylvaïn Nicolino

C'est une étape importante pour Paul Toupet et pour HEY ! Modern Art & Pop Culture qui vient de se jouer. Importante et méritée. La ville de Saint-Raphaël a accueilli cet été dans son Centre Culturel Georges Ginesta une exposition d'envergure du plasticien-sculpteur-dessinateur : une soixantaine d'œuvres ont été exposées, dont une bonne vingtaine réalisée avec la soutien de la ville de Saint-Raphaël.

Paul est représenté par la revue d'art HEY ! Modern Art & Pop Culture. Auparavant, le réseau de diffusion des œuvres comportait des galeries alternatives et des musées consacrés aux arts premiers ou aux arts déviants. La culture alternative avait ses propres adresses. La reconnaissance institutionnelle qui émane de cette ville riche en art populaire – elle accueille pas loin de son Centre Culturel le Musée Louis de Funès – donne une respectabilité et un regard intégrant qui font plaisir. Les réactions enthousiastes du public enfants et adultes lors de notre visite conforte donc ce choix de la municipalité.

Le travail de Paul présenté en ces lieux n'est pas une rétrospective : on y retrouve quelques sculptures et bustes de son ancienne manière (série Cendres), dans les tons bruns, fauves et terre qui les caractérisaient, des œuvres de 2010. Le travail des dix premières années n'est donc pas montré, un travail sur lequel Obsküre avait porté son attention en réalisant un court-métrage documentaire sur la réalisation de La Crèche (décembre 2006).

La majeure partie des travaux dévoile un joli blanc résine, un "effet céramique", revendiqué par l'artiste. Des dessins en bleu (ou en blanc sur fond noir ou en noir sur fond blanc, Série bleue et Série noire), comme autant de tatouages, viennent raconter les pensées et les histoires de ses personnages. Le blanc des vêtements en appelle à l'innocence, et le soin porté aux parures s'efface au profit des détails peints.

Ainsi, ce qui ressort désormais des personnages, ce sont des attitudes, des regards et ces traces dessinées, portées à même le corps ou sur les masques. Les lapins redeviennent des enfants taquins (à de rares exceptions près), seuls ou à plusieurs et qui jouent, s'inventent des mondes et semblent nous appeler à les rejoindre. Ils sont nommés avec des prénoms et leur pauses sont des instants arrêtés, des moments de rêverie ou d'observation (Whitney, Maguy, Paul...).

Les cordes qui pendaient des bouches ont disparu : désormais, ce sont les excroissances par les oreilles du masque qui portent ce que disent les personnages. Chacun des dessins se recoupe avec les autres tatouages, et signes, et inscriptions, servant parfois de thématiques (Griffon, Trois Nymphes). Il convient alors d'explorer toutes ces traces en tournant autour des sculptures, en osant regarder dans l'entrebâillement des vêtements ; il y a une grâce du trait, une finesse qui associe la fragilité à la force de ces corps tatoués. C'est joli et explosif émotionnellement.

Quelques enfants sont déjà partis ailleurs, vers l'âge adulte, marqué par la poitrine affirmée de quelques-unes des filles-femmes. C'est un jeu du je me regarde et me découvre à travers ton regard, une farce où il convient de donner un nom et de dresser une histoire.

L'aspect narratif est mis en avant par le titre-même de l'exposition : La Pulsion Narrative. On la sent aisément dans ces ensembles où quelque chose se déploie, une temporalité (Fondre, 1,2,3 Soleil, Discussion, Géant...).

Plus audacieux encore sont ces personnages blanchis qui figent des instants, comme les corps de Pompei : Radeau de la Méduse [ci-dessus] et son échappée vers les cieux, le magnifique Dors avec Mina, mis en valeur dans une alcôve sombre de la salle Raphaël. Cette fois, dans la série Blanche, il n'y a plus de dessins sur les enfants : les personnages sont réduits à leurs corps (parfois tronqués), à leur attitude et à leurs regards. Ils parlent sans parler.

Se servir de la biographie amène des pistes, des éclairages : on reconnaît les tatouages des amis (Kali [ci-dessous]), les prénoms de plusieurs d'entre eux, les liens familiaux (la ville a passé commande de dessins, dont un tableau où Paul est entre son père et sa mère). Mais cela importe peu. La justesse des blancs nacrés, des noirs encre de Chine, des bleus japonais appellent au voyage. Les références religieuses (Pieta, Kali, Géant païen qui donne assurance au sculpteur, serpent géant Akamataa du folklore japonais...) sont des étapes de construction et de références sur lesquelles s'appuyer, au même titre qu'un enfant crée ses propres étapes aventureuses dans sa vie (Dent de Lait, Saute, Chemise de Papa... le tatouage Alice sur le corps de Paul, au double sens littéraire et autobiographique).

La foule qui se déploie est une foule sans adulte ; mais pour laquelle cette présence des autres est indispensable. D'autres humains, des animaux peints, réels ou imaginaires, des plumes qui parent l'un des bustes. Il y a peu de jouets (la poupée qui sert de corps du Christ pour la Pieta), peu d'objets (la chaise de Maguy). C'est un monde blanc mais peuplé, rempli petit à petit, animé et découvert au gré de l'attention qu'on lui porte. Un monde libre où tout se construit, le rapport à soi, à l'autre, le jeu avec l'angoisse et la sérénité offerte par le lointain que scrutent bon nombre des regards des sculptures. On est ici, maintenant ; on sera ailleurs demain.