Les éditions Le Boulon ont lancé il y a quelques temps déjà la collection Seveninches dédiée au format 45 tours. L'idée est simple, 128 pages, une face A, une face B, et que chaque auteur raconte le plus personnellement possible sa relation à un 45 tours qui l'a marqué. Des groupes qu'on aime bien y ont déjà eu droit (New Order, The Smiths, Kraftwerk, The Cure...) mais là, quand il s'agit du mythique "Dear Prudence/Tattoo" (1983) de Siouxsie & The Banshees au sommet de leur période froide/gothique la plus mystérieuse et hallucinée, il était indispensable que l'on s'y plonge.
Tout d'abord, l'auteur pose le contexte : un lycée en province, des cassettes copiées, les émissions Les enfants du rock ou Décibels à la télévision, les magazines Best et Rock & Folk, Bernard Lenoir avec Rockline et ses émissions radio et surtout les années new wave et cold wave qui, pour lui, passent d'abord par la découverte des deux premiers albums de The Human League, groupe qui se déroule en tournée avec les Banshees en 1978. Deux formations à mille lieues des clichés du rocher. Froids, austères, vêtus de noir. C'est ainsi que Philippe de Guilhermier va revenir sur l'histoire des Banshees, la singularité de leur son et les différents line-up avant l'enregistrement de ce "Dear Prudence" avec Robert Smith à la guitare, Budgie à la batterie et le membre fondateur Steven Severin à la basse. Le clip, tourné à Venise sans autorisation et en état d'ébriété assumé, sera assuré par Tim Pope alors que la production se fera sous les manettes de Mike Hedges. Le titre va vite devenir le plus grand succès commercial des Banshees, faisant souvent oublier qu'il s'agit d'une reprise des Beatles : leur seconde après "Helter Skelter", sur leur premier album.
Qu'est-ce que ces corbeaux à la pointe du "glamour sombre" - expression de Patricia Morrison du Gun Club à leur égard - sont allés chercher chez un groupe pop hippie des années 1960 ? Comment en sont-ils arrivés à faire un des morceaux les plus marquants de leur répertoire ? Le livre revient sur tous ces aspects, la dimension féérique, inquiétante et psychédélique qu'ils ont souhaité développer dans cette période entre les albums A Kiss in the Dreamhouse (1982) et Hyaena (1984), l'attention très importante portée aux pochettes des disques ou aussi le choix méticuleux des faces B que l'on ne retrouvera jamais sur les albums. Et quelle face B ! "Tattoo" est tout simplement l'un des meilleurs morceaux des Banshees : tribal, érotique, vaudou. Cette "exotica ténébreuse" finira par être échantillonnée par Tricky et reprise par Jay-Jay Johanson. Les artistes trip-hop y ont vu un morceau précurseur et Siouxsie et Severin n'oublieront pas de le faire figurer sur leur meilleure compilation best of : Spellbound - The Collection (2015). L'auteur revient largement sur l'influence énorme qu'auront ces chansons et cette période des Banshees à la fois sur des groupes connus (The Cure en tête) mais aussi sur le son onirique et éthéré des artistes du label 4AD (Cocteau Twins, Dead Can Dance, X-Mal Deutschland...), sur la scène shoegaze (Lush, Slowdive...) ou même sur la coldwave française (Tanit, Baroque Bordello...). On apprendra d'ailleurs, parmi beaucoup d'autres anecdotes, que les notes de clavecin au début du morceau "Dear Prudence" sont jouées par la sœur de Robert Smith. Bref, un petit livre sympathique sur un disque incontournable.