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Ténèbres, puits sans fond. Obsküre plonge, fouine, investigue, gratte et remonte tout ce qu’il peut à la surface

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Interview
14/03/2024

Proton Burst

À propos de la réédition de 'La Nuit', l'album inspiré de l'œuvre de Druillet

Année de sortie originelle : 1995
Date de la réédition : 01/2024 (I, Voidhanger Records)
Photographies : PB live (Angouleme / Saint-Amand) + backstage (La Loco, Paris - avec Ph. Druillet)
Posté par : Emmanuël Hennequin

Le death trip ultime, les lecteurs de bandes dessinées pensent le connaître au milieu des 70's, lorsque le dessinateur Philippe Druillet sort La Nuit, œuvre expiatoire couchée à une période de grands bouleversements personnels. La mort sature toutes les couleurs de l’album mais un second shoot va se produire avec l’adaptation en musique de l'œuvre graphique, réalisée en 1995 par les expérimentateurs metal Proton Burst. Résultat : un opéra rock aride et devenu culte, qui connaît aujourd'hui une fort belle réédition chez I, Voidanger Records. Axël Kriloff (guitares) et Luciano Gaglio, directeur du label et initiateur de la réédition de l’album culte, parlent à Obsküre.

Obsküre : Quand a germé le projet de réédition physique de La Nuit, qu’est-ce qui faisait que le label I, Voidhanger Records voulait le faire ?
Axël : Nous avons reçu une proposition de Luciano du label I, Voïdhanger Records au début de la pandémie de Covid en mars ou avril 2020. Concernant la volonté de Luciano de faire cette réédition, c'est lui le mieux placé pour en parler.
Luciano : L'idée d'une réédition vient de moi et remonte à il y a au moins dix, douze ans. Je suis également passionné de comics et de metal, Philippe Druillet est l'un de mes artistes préférés de tous les temps et je connaissais et aimais donc déjà La Nuit de Proton Burst. Je possédais le CD original mais je rêvais d'une édition plus riche en contenu et qui mettrait encore plus en valeur le lien avec la bande dessinée. J'ai donc contacté le groupe avec l'idée non seulement de publier la première édition vinyle de l'album, mais de l'accompagner d'un appareil graphique et critique et d'un enregistrement live, car j'imaginais que pendant les concerts les chansons de l'album sonneraient encore plus metal et seraient enrichies de nouvelles parties qui adhéraient encore plus au concept de la bande dessinée... et en fait c'était exactement comme ça. En fouillant dans leurs archives, le groupe a même réussi à exhumer la démo qu'ils avaient jouée à Druillet en 1993 pour obtenir son autorisation. C'était excitant d'imaginer Druillet l'écoutant trente ans plus tôt, et c'était très intéressant de voir comment ces treize minutes se sont ensuite transformées en ce disque que nous connaissons tous.


Ce projet de réédition a mis quatre ans à voir le jour. Quel a été le parcours de ce projet ? 
Luciano : Il s’agissait d’un projet complexe qui a nécessité beaucoup d’engagement et de travail. Nous avons d’abord recherché le matériau originel, puis avons choisi entre plusieurs options différentes pour l’album live. Alors que le groupe récupérait de nombreuses photos vintage et la démo précitée de 1993, j'ai contacté Glénat pour acheter les droits d'édition des images tirées de la bande dessinée. L'album studio a ensuite été spécialement remasterisé pour CD et vinyle, et environ un an plus tard, ça a été le tour du concert live, véritablement un document historique extraordinaire, car il représente une évolution supplémentaire par rapport à la démo. Le projet a connu un revers en 2022 car j’avais de sérieux problèmes de santé liés au Covid, heureusement surmontés en quelques mois. Enfin, le long travail graphique a commencé pour harmoniser les paroles, les extraits de la bande dessinée, les photos sélectionnées et les deux longs reportages sur l'album et sur Druillet que j'ai eu le plaisir d'écrire personnellement. Chaque choix a été longuement réfléchi et j'ai dû aussi faire quelques sacrifices pour limiter les coûts (par exemple, à l'origine le concert devait aussi sortir en vinyle), mais je crois que le résultat final est toujours aussi somptueux et captivant.
Axël : Cela ne s'est effectivement pas passé en un rien de temps : recontacter Philippe pour savoir si il était partant (il l'était mais peu disponible car sortant d'une grosse opération), obtenir toutes les informations sur la partie des droits de son côté (plus simple en ce qui nous concernait ), résoudre quelques difficultés techniques liées au remastering...

Comment découvrez-vous La Nuit et de quelle manière résonne la BD en vous ? Qu’est-ce qu’elle vous laisse ?
Axël : Avant le metal, j'ai toujours eu une passion pour les récits fantastiques et de science-fiction. Vernes, Jacobs, les Strange édités par Lug etc...Pour ma part, j'ai découvert l'univers de Druillet vers l'âge de huit, neuf ans avec les six voyages de Lone Sloane. Ça a irrémédiablement marqué ma rétine. La SF, son univers baroque flamboyant, son énergie ! Vers treize ans, quand je tombe dans la marmite du hard rock et du heavy metal, le dessin de Druillet fusionne complètement avec l'univers musical que je découvre à ce moment-là. Et c'est un peu plus tard que je découvre La Nuit. Je passe à côté de plein de choses mais le récit me marque indubitablement.
Luciano : Avec Jack Kirby, Druillet est mon artiste préféré de tous les temps. Je pense que les gens ne savent toujours pas exactement quelle influence il a eu sur les arts visuels et la culture en général. Il a littéralement inventé une nouvelle façon d'appréhender la bande dessinée, en a montré ses infinies possibilités expressives et l'a rendue adulte. Mais ce qui me frappe avant tout dans La Nuit, c'est la capacité de parler de la mort et de la futilité de la vie en décrivant un état d'esprit désespéré et nihiliste à travers une histoire qui n'est pas une histoire au sens strict du terme. La Nuit n'a pas d'intrigue compliquée et ne nécessite pas de prose solennelle car elle est capable de parler au lecteur par sa seule succession de panneaux, souvent avec peu ou pas de mots, explosant souvent en images pleine page. En d’autres termes, il y a ici une musicalité qui manque complètement dans les autres bandes dessinées. Très souvent, les bandes dessinées sont louées pour leur caractère cinématographique, à tel point qu'aujourd'hui, les films et séries télévisées à succès sont réalisés à partir de bandes dessinées. Au contraire, les bandes dessinées de Druillet ne doivent rien aux autres arts, elles vivent de leurs propres inventions et possibilités, et racontent des émotions à travers des images tantôt violentes et colériques, tantôt mélancoliques et rêveuses, comme si elles étaient les notes d'une symphonie de Mahler… ou d’une chanson metal !


L’idée de concocter votre soundtrack à vous pour La Nuit, ça surgit comment ? 
Axël : Rémi et moi partagions la même passion pour l'œuvre de Druillet et lors des répétitions de Proton Burst a germé l'idée de faire une version de La Nuit. Un album auquel nous étions très attachés et dont la narration, les thèmes et l'ambiance générale nous semblaient être particulièrement faits pour notre musique.

Pour moi, La Nuit est l’apocalypse de Druillet, la nôtre en même temps (fatalement). Convergez-vous ou divergez-vous dans vos appréhensions respectives de cette œuvre, en interne ? Comment la comprenez-vous ?
Axël : Je ne me souviens pas de discussions sur l'interprétation de La Nuit. C'est très personnel. Il y a beaucoup de strates dans le récit et plusieurs histoires s'entrechoquent : l'histoire que Druillet invente et celle qu'il vit au moment où il l'écrit et la dessine.

Comment, concrètement, établissez-vous le contact avec Druillet et quelle est sa réaction au moment où vous lui présentez votre projet ?
Axël : On a tous débarqué à un vernissage d'une galerie ou Philippe présentait des toiles issues de différentes planches de son œuvre (principalement Lone Sloane si je me souviens bien) et différentes sculptures. On lui a dit qui nous étions, ce qu'on voulait faire et on lui filé une démo faite sur quatre-pistes. On l'a recontacté un mois plus tard environ pour connaître sa réponse et il nous a donné son feu vert.


Vous avez posé par écrit l’histoire de la concoction de l’album studio pour des notes spéciales et propres à la réédition 2024. Gardiez-vous un souvenir net et détaillé de cette période ou avez-vous dû vous concerter voire faire des recherches pour asseoir vos écritures ?
Axël : Cela va bientôt faire trente ans mais oui, le souvenir est relativement net. Certains détails ont dû nous échapper bien sûr, et d'autres moments sont très vivaces comme l'accueil très généreux de Philippe dans son ancienne maison/atelier à La Frette-sur-Seine. Inoubliable. 

Cet "opéra rock", le vôtre, est-il une œuvre ayant posé difficulté dans sa conception ou l’inspiration liée à la BD était-elle suffisamment porteuse pour que vous vous frayiez un chemin sans trop d’encombres vers l’aboutissement ?
Axël : Rémi et moi avions fait partager notre enthousiasme pour l'œuvre de Philippe à Pavel (batterie) et Franck (basse). Tout le groupe a été emporté par le projet. Tout le monde a lu et relu la BD. On a beaucoup travaillé et le découpage en mouvements a été d'une grande importance pour l'écriture de l'album, mais nous avions une histoire qui nous portait et la matière était là, à profusion.

Comment avez-vous écrit La Nuit et à quel point Druillet suivait-il votre conception sonore ? Vous avait-il laissés totalement libres ou aviez-vous de sa part des "lignes-guides" ?
Axël : Tout d'abord, nous avions la version démo de La Nuit, enregistrée sur quatre-pistes donc nous avions déjà la base qu'il nous fallait étoffer. Au tout début il y a la partition du récit. À partir de là on a monté les briques de l'édifice. Après avoir défini l'ambiance du morceau nous partions d'un riff ou d'un rythme et nous jammions jusqu'à avoir le squelette, puis le corps du morceau.
Après notre rencontre et l'adhésion de Philippe à ce projet nous sommes repartis à la salle pour le retravailler. C'est par l'intermédiaire de Stéphane Hervé ou de Jean Marc "Mazzarin" Pinaud que nous avons fait la connaissance de Nicolas Repac, qui s'est occupé de la partie synthé/samples. On définissait ensemble la nature des ambiances et il réalisait ses parties. Cela a bien fonctionné, on s'est très bien entendu. Pour la partie narrative, Rémi partait chez Philippe pour lui soumettre les adaptations du texte, la partition du récit. D'un point de vue général, nous avons été très libres.


À de maints égards, Druillet a transgressé les codes narratifs et formels de la BD franco-belge des années 1970, celle qui lui a au départ "ouvert les yeux". Quelle relation entretenez-vous avec l’œuvre de Druillet ? Que vous dit son art, au fond ?
Axël : C'est devenu une relation quasi-familiale empreinte de respect, d'admiration et de déférence (rire), comme un groupe avec lequel tu as grandi et qui compte beaucoup pour toi. Ce qui m'a toujours captivé chez Druillet, c'est l'énergie qui jaillit de ses réalisations. C'est thermonucléaire. 

Avez-vous maintenu le contact avec Druillet depuis 1995 ou quelque part, un one shot (shoot ?) est-il un one-shot ?
Axël : De loin en loin mais on s'est revu plusieurs fois à différentes occasions (vernissages, conférence...) et cette réédition nous a permis de reprendre le fil. De plus, je suis en contact avec Xavier et Dimitri, à qui Philippe a confié les clefs de Lone Sloane.

Vous êtes restés actif dans les années 2000 mais à ma connaissance, il n’est rien sorti d’officiel depuis La Casa de Bernarda Alba en 2007. Quel est le statut du groupe aujourd’hui ? Sommeil complet ou quelques ateliers créatifs (restés supposément secrets) ? 
Axël : Nous nous voyons toujours mais nous ne pouvons pas dire que nous sommes actifs, ni répétition ni composition à ce jour. Dead but dreaming...

Si vous deviez aujourd’hui situer une réactivation de Proton Burst, liée à la réédition de La Nuit ou à un autre projet créatif, sur une échelle de probabilité de 1 à 10, vous poseriez quel chiffre ?
Axël : Pour la scène, actuellement 1et pour le studio guère mieux. L'équation temps x disponibilité est ardue à résoudre. Le groupe est géographiquement très éparpillé, ça complique d'autant plus la tâche.... Mais on ne sait jamais, on est jamais à l’abri d'une bonne surprise.