Il faut répéter l'importance du monde des revues.
Avant ou en parallèle au travail des éditeurs, une revue de littérature appelle des écrivains à lui envoyer des textes. Son Comité de Rédaction (ici je salue Franck Doyen, Sandrine Gironde, Jean-Marc Bourg et Mathieu Olmedo) réceptionne ces envois nombreux, les lit, en discute et opère une sélection pour publier. Publier : c'est-à-dire engager de l'argent pour que des lecteurs lisent les textes choisis. Sélectionner, ça veut dire que les quatre ont leur équilibre (majorité, vote de confiance, rejet formel, que sais-je ?) qui conduit à donner à la revue animal (avec un a en minuscule) une couleur, une identité, alors même que les signatures de ses numéros sont toutes différentes.
Pour nous lecteurs, c'est un tri. Nous n'avons pas accès aux rejetés. Pour les auteurs, c'est une première consécration ou une de plus : de la pertinence de ses sélections successives, la revue se hisse à une hauteur critique intéressante, ou pas.
animal. Je suis cette revue parce que j'aime la poésie de Franck Doyen, qui en est le Directeur de publication. Franck est aussi dans l'organisation de la manifestation poétique POEMA, dans le Grand Est. Mais je sais que je ne vais pas lire du Franck Doyen : la revue ne va pas publier des clones, des ersatz, des copieurs.
Une revue de poésie, c'est plus difficile qu'une revue qui publie du narratif. La poésie, tout le monde en écrit, tout le monde en parle, mais peu en achète. C'est un fait regrettable.
Dans ce numéro double, j'ai donc accès à douze poètes et deux faiseurs d'images. Ce ne sont pas les images qui m'intéressent, mais l'irruption de la couleur, les pleines pages accordées aux visuels sont importantes dans la conception de la revue.
Cette fois-ci, je ne connais strictement aucun nom. Alors même que je fréquente la poésie, en passe-temps. Un indice de plus de la profusion incroyable – ou inquiétante – d'auteurs et d'autrices dans un marché en pleine déroute. On ne vit pas de la poésie, mais on en écrit car on ne peut s'en défaire.
Moi, je ne fais que lire, alors c'est facile. J'ai le beau rôle – ou le sale rôle : celui qui attribue des points après le Comité de rédaction, celui qui ose dire : "Oh, chouette, j'aime ça moi aussi" et même : "Bah, j'vois pas c'que vous leur avez trouvés, à ces textes..."
Un lecteur juge les textes, pas les personnes. Quand bien même une courte présentation lance chaque bloc de l'Auteur ou de l'Autrice. Lorsque je lis cette revue, je me fais plaisir : c'est le soir, avant un roman, un documentaire ou autre. Je prends dix minutes, et je lis un bloc de pages (mise en page parfaite de Fred Rey). Chaque intervenant a sa dizaine de pages à lui. Puis je pose. Je prends des notes. Je rumine. Et je passe à ma lecture habituelle.
La poésie, ce n'est pas du gavage. C'est une chose délicate, sauf à pondre des vers par platée comme notre vieux Victor Hugo. La poésie d'aujourd'hui est plus menue, plus gracile dans sa forme, en règle générale. Le menu gastronomique en somme.
Je commence ma recension par ce que j'ai aimé, vraiment. Des écrits qui font sens chez moi, qui me feront "en reprendre".
Pierre Parlant : ce philosophe au nom si résonnant opte pour une syntaxe sans ponctuation, expose la langue dans sa brutalité avec des images qui se chevauchent, des pensées fugaces, certes, mais profondes, qui forcent le rythme de ma lecture. Les tableaux sont mis en texte autant qu'en réflexions. C'est si bien fait qu'il est impossible d'extraire une citation, ça fait corps, bloc. Et puis dans "Musica" il assemble en quelques lignes ce qui se voit, ce qui s'écrit et ce qui s'entend.
Lionel Bourg : il joue les procurateurs et se souvient d'Alexandre Jardin à la télé ; lui il sait faire rimer beauté et cruauté, s'amuse avec le name-dropping sans se camoufler. Je sens bien qu'on a là un Grand, un Auteur. Il se tient sur le fil qui sépare prose poétique et prose tout court. Mais il a choisi son camp, à pieds joints dans la poésie. Affaire de famille.
Lucie Taïeb : elle m'a bien surpris aussi, avec sa poésie en scansions et bégaiements dans laquelle de vraies réflexions prennent place, sans pose ou forfanterie. C'est une pensée en mots et syntaxe qui creuse et monte des fondations.
Audrée Wilhelmy : oh là là ! La haine et la rage ; une langue hors du temps et hors-sol puisqu'elle puise dans les viscères. Les vers courts sont cinglants, sonores, avant de muter dans une sorte d'élégance forte. Une démarche impressionnante et déjà bien reconnue par les éditeurs.
Enfin, Aldo Qureshi : chacun de ses textes a sa gymnastique. Il façonne de la prose, mais sous forme poétique, ce qui permet aux vers de claquer en scansion tant visuelle que sonore, offre des pauses légères (on lit vite ses poèmes, cherchant la chute, le point de bascule). De là un tremblé dans la réception, quelque chose qui tient à un fil, cocasse et dramatique à la fois. Pour la scène du restaurant, je sens comme un lien entre Brazil, Le Sens de la Vie et eXistenZ.
C'est judicieusement pensé de finir ce volume de la revue animal avec ses textes.
Toujours dans ma zone de confort.
Bernard Chambaz : pas mal de pousser un hommage au Melville poète quand nous ne connaissons que le romancier. Bernard écrit une poésie en prose, pas une prose poétique. Il nous pousse à réfléchir, juste en énonçant. C'est astucieux et un peu triste car un état des lieux sur le Destin littéraire est souvent l'énonciation d'une triste réalité : que cherchait Melville ? Et Whitman ?
David Christoffel : celui-ci m'a donné du mal (donc c'est bien). Je démarre ma lecture sur une impression de déjà-lu, l'humour de cette séparation en deux entités me fait sourire. Je sens qu'en live, sa poésie prendrait du coffre, alors je me dicte les mots que je lis et je m'immerge davantage au fil du texte. Et puis, je découvre que David est une sorte de philosophe clown. Ne vous méprenez pas : le clown est un philosophe ; et ici son tour ou plutôt sa leçon, savamment préparée, se déroule et nous englue. La construction est donc impressionnante.
Les autres ? Difficile de passer après Césaire ou Rimbaud. Je trouve des éclats, je passe à côté, je trouve trop court, j'aime des idées de tutoiement, des bribes de Pasolini, des bouts de nature. Je me dis qu'on a le droit de ne pas tout aimer, que ce n'était peut-être pas le bon soir, le bon texte, le bon moment. Une revue permet aussi au lecteur de faire à son tour sa sélection. C'est gratuit puisque c'est le même prix. Sans doute aussi que des textes nous parlent parce que d'autres nous échappent.