Pop-rock-electro-shoegaze ? Avec une telle étiquette, il faut éviter de coller à l'adjectif "sympathique". La force de Roseland consiste à s'appuyer sur la vitalité. Sitôt un style posé, le projet contrebraque, place des couches synthétiques plus modernes et vire dans le space-rock. Ce qui compte, c'est le morceau, avant le concept. Quels arrangements pour dire quoi ? Les envies de stimuler, d'absorber les aventures de la vie et de les métamorphoser sont nombreuses.
Sur ce troisième long format, Emeline Marceau suit son instinct. Elle sait faire, elle a besoin de transcrire. Alors, chaque titre est un instantané, une réaction. La guerre et son quotidien à assurer ; les responsabilités de la parentalité ; l'irrépressible passage des ans. Mais cette réaction, cette photographie sur un instant n'est ni figée, ni immédiate. Il faut saisir l'atmosphère, l'étincelle qui est là, qui préside au besoin de dire, puis la travailler et lui donner la forme sans affadir ce qui était là au départ. C'est sans doute avec "Slow down" qu'on discerne ce tact, ce doigté. Sonner minimaliste, puis autoriser l'expansion, l'explosion sage sur le final. Classique ? Oui, mais il faut réussir à tenir cet engagement, à ne pas lâcher ce qui donnait esprit au titre. Emeline souligne l'importance de The War On Drugs et du titre "I don't wanna wait" au moment où elle débutait l'écriture de ce troisième disque, pour ces raisons : "le refrain, ultra-mélodique et lumineux, qui sonne très "classic rock" ; et son solo de guitare qui décolle. Elle a vraiment un truc tubesque, immédiat, qui peut paraître, certes, un peu cliché, mais tellement bien fait." (source popnews.com). "Love and Cigarettes" a la puissance implacable des grands titres : des sons bien choisis (Martin Gore devrait apprécier s'il tombe dessus) qui se rencontrent et permettent au propos de se densifier, quasiment comme une marche militaire. Pas dans la forme, mais dans l'intention, ça me ramène au "Rhapsody" de Siouxsie ou au "Army Dreamer" de Kate Bush. Oui, à l'écoute, c'est de ce niveau, même si j'aurais aimé une minute de plus pour en faire le dernier titre de l'album.
De même "Low" s'autorise des variations, pousse la colère, la laisse se retirer : ce n'est pas qu'une question d'intro et de conclusion à un titre, c'est une manière de sentir ce que la composition peut exprimer sans se dénaturer, quand on lui donne son plein potentiel.
Il faut ouvrir le studio, savoir dire aux musiciens invités ce qu'on veut pour qu'ils puissent donner leur art, mais sans couvrir. A ce jeu, c'est Norbert Labrousse, le batteur, qui apporte une aide précieuse. Un métronome, une touche callée, un frisson rock et live, sans forcer, juste soutenir, aider les volutes électroniques à s'amuser tandis que les grincements de guitare jouent de l'aigreur en accompagnant une voix juvénile ("Devotion Song"). "Roses" s'amuse avec une délicatesse orientaliste ou polynésienne (ces petites notes) sur une ballade douce et fragile ; ce n'est pas la force d'une PJ Harvey ou le tempérament cabossé d'une Kristin Hersh ; c'est un contrepoint de fragilité assumée et revendiquée, comme sous l'égide d'un Gainsbourg. Sauf qu'Emeline n'a pas besoin d'un mentor.
Parfois la direction n'est pas la nôtre, "A Lover for no One" a des accents synthétiques et pop sympathiques (et zut !) qui convoquent un retour à la variété du milieu des années 1980. C'est soudain hors-sujet, pour notre monde musical sur Obsküre. "Tell me Something sweet" nous réconcilie par sa thématique difficile, par la manière de poser le piano et de l'accompagner en créant un espace autour qui se remplit sans oublier le propos de base. Les discrets effets de chœur donnent un allant exotique qui décore bien. Là encore, l'explosion finale est un moment de choix, maîtrisé. On saluera aussi la cold pop de "Drifting apart", exercice stylisé efficace, dans sa ligne cotonneuse sans virer trop dark, gardant l'élégance d'une basse joueuse et une qualité de glaçage mesuré.