Avec ce volume, le deuxième tome des aventures du flic Pierre d'Eyquem, Régis Tomàs nous fait bien plaisir. On peut le lire sans rien connaître d'Hector Puech, de Nicole et Fernand Desambre, de Geneviève Faure, mais on se régale d'avoir enfin en ligne de mire la terrible Irène, femme de Pierre.
Comme dans le jeu de société Micro-Macro, l'auteur nous donne les dates et heures des actions, cartographie la ville de Toulouse au moment de sa libération de l'occupation nazie. C'est un roman policier avec une enquête, on sait que le crime à empêcher est l'assassinat du Général de Gaule. Mais, comme Eyquem, on ne sait pas par qui ni quand.
Très vite, on comprend le pourquoi : dans une société fracturée, les réseaux de Résistants, de la dernière heure surtout, ne comptent pas se laisser dicter leur avenir. Moins gore que La Part de l'Ogre dont certaines scènes de cannibalisme et de torture tiraient une infime partie du livre vers le thriller, cet ouvrage est bien plus historique encore que le premier. C'est dans cette dimension contextuelle précise qu'on nage avec la joie et le bonheur des découvertes. Redécouvrir que le nom du Maréchal Pétain avait orné des plaques de rue, connaître le nom de ce journal clandestin, Le Patriote et de cet autre torchon, Youpino, comprendre un peu ce que racontait le Pocket Guide to France remis aux soldats américains, entrer dans les locaux de la Gestapo, rue Maignan, s'infiltrer dans ce qui reste du réseau Morhange, craindre le supplice de la baignoire inventé par Georges Delfanne ; faire un bout d'histoire avec ces Polonais venus travailler à la mine de Decazeville, sourire aux Jours heureux, à la nationalisation des trains ou d'Air France, applaudir à la dénonciation gentille de l'exagération de Malraux lorsqu'il racontait sa libération des geôles toulousaines, les débuts de l'aménagement de la Roseraie, ceux de l'usine Latécoère qui modifiera la colline de la rue de Périole, retenir le nom de Badiou, maire provisoire, trembler avec les Résistants au Franquisme...
Toute une époque ressurgit, pleinement vivante, sans nostalgie, ni fausse connivence : c'est très bien fait et si je me lance dans un name-dropping*, ce n'est pas du tout l'effet que donne l'écriture.
L'écriture utilise moins de zeugmes ("Eyquem avala une gorgée de blanc, mais pas l'éloge de Déricourt"), mais s'enrichit de petites prouesses amusantes : "Une canine manquait à sa réplique incisive", "S'il ne rentrait pas vivant à Paris, sa chère Irène le tuerait", Tomàs abuse des comparaisons imagées "un visage aussi imperméable à l'amabilité que les plumes d'un canard au déluge", joue aussi quand notre enquêteur est accusé à tort de résider "Rue des Martyrs" ; on a bien évidemment la beauté de la langue du genre polar, les mirettes, le ripolinage, les margoulins. On tombe sur un super passage à l'indirect libre, on souffle (ce sera la seule fois) face à un monologue un peu facile avec une souris. On sourit en découvrant Rainette le parfumeur, comme un clin d'œil au Jean-Baptiste Grenouille du Parfum de Süskind. L'histoire se lie avec cette délectation dans l'écriture.
L'enquête, sans trop en dévoiler, se base sur un jeu des masques avec un Volodine (comme notre écrivain adepte des hétéronymes), après un jeu de vocalises dans La Part de l'Ogre. Tomàs entremêle la grande et la petite Histoire et nous fascine avec cet axe : l'évolution de la situation politique influe sur les destinées des personnages, comme ce que montre Proust sur le fil du temps dans La Recherche, une référence possible puisqu'un personnage, Mlle Avril, a fréquenté Marcel dans sa jeunesse.
On en apprend plus sur la famille de Pierre, des pistes sont données sur son passé et même sur l'ellipse de deux ans entre les deux volumes, donnant la chouette impression que Régis Tomàs en a sous le coude. On le suivra sans aucune réserve !
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* Marcel Allain et Pierre Souvestre les créateurs de Fantômas, Lucienne Boyer, Balestra, Johnny Hess, "Ils sont zazous", billets de mille francs avec Déméter et son bébé, les chaussures Adi Dassler, Jean Marais, Fernandel, Jean gabin, Marcel Cerdan, Maurice Chevalier, Henry-Georges Clouzot, Christian Jaque, Jesse Owens, Joséphine Baker...