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DVD
29/12/2021

Sidney Lumet

The Pawnbroker (Le Prêteur Sur Gages)

Editeur : Potemkine Films
Supports : DVD / Blu-ray
Date de sortie : 2021/12/08
Note : 86%
Posté par : Mäx Lachaud

Inédit en vidéo en France, The Pawnbroker (Le Prêteur Sur Gages, 1964) figure parmi les grands chefs-d'œuvre de Sidney Lumet qui n'a pas été avare dans le domaine (12 Hommes En Colère, 1957 ; L'Homme À La Peau De Serpent, 1959 ; The Offence, 1972 ; Serpico, 1973 ; Un Après-Midi De Chien, 1975 ; Equus, 1977...). Un des tout premiers films à avoir abordé frontalement le thème de l'holocauste juif, il fit date aussi pour avoir fait reculer la censure en termes de nudité. Avec son sujet difficile, le projet a été refusé par Stanley Kubrick, Karel Reisz et Franco Zeffirelli avant d'atterrir dans les mains de Lumet, qui lui-même aurait préféré James Mason pour jouer le rôle-titre. Un jugement qu'il révisera très vite au vu de la performance habitée et bouleversante de Rod Steiger, qui lui valut un Ours d'argent à Berlin et d'être nommé aux Oscars et Golden Globes.

Steiger incarne ici un personnage froid et refermé sur lui-même, Sol Nazerman. Sans aucune compassion pour les déshérités et laissés-pour-compte du quartier de Harlem, cet ancien professeur d'université s'est reconverti en prêteur sur gage dans un magasin situé dans une des parties les plus sales et pauvres de la ville de New York. Traumatisé par son expérience au camp d'Auschwitz où sa femme a été prostituée devant ses yeux et ses enfants abattus, il refuse toute émotion et toute empathie et dit ne croire qu'en l'argent. Mais l'attitude de son apprenti Jesus Ortiz (Jaime Sanchez) et l'affection d'une voisine Marilyn Birchfield (Geraldine Fitzgerald) vont faire tomber le rideau de glace et laisser émerger la douleur et la culpabilité qui l'assaillent.

Alternant entre expressionnisme des décors et des angles de vue (les contre-plongées, le noir et blanc contrasté de l'excellent chef opérateur Boris Kaufman, l'aspect carcéral et claustrophobe du magasin) et réalisme cru des scènes de rue (on pense à The Savage Eye de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick dans le même état d'esprit indépendant), Lumet travaille autant la forme (une narration et un montage avant-gardiste pour l'époque avec ses flashbacks subliminaux et son présent contaminé par le passé) que le fond (un portrait juste et poignant d'un rescapé de la shoah et de New York au début des années 1960). Le parallèle entre l'enfer du ghetto de Harlem et l'horreur des camps de concentration est troublant. Le métro évoque à Sol les trains qui mènent à la mort, les seins d'une prostituée lui rappellent ceux de sa femme soumise aux désirs des SS. New York devient une terre infernale et abjecte peuplée de maquereaux, de truands et d'âmes seules et désemparées. L'inhumanité du capitalisme a remplacé la cruauté des tortionnaires nazis. Par là-même, Lumet met en avant de nombreux personnages afro et latino-américains, ainsi que des allusions au sujet encore tabou qu'était l'homosexualité, notamment à travers les personnages de Rodriguez (Brock Peters) et Robinson (Charles Dierkop, toujours à l'aise dans les rôles d'ordure déviante). La musique de Quincy Jones (sa première pour le cinéma), alternant les styles jazz ou classique avec une grande énergie, contribue à donner de la cité l'image d'un territoire grouillant et chaotique.

La pauvreté sociale et affective est au centre du film qui laisse au final très peu d'espoir. Jesus Ortiz veut s'en sortir pour aider sa mère et éviter la prostitution à sa compagne mais échoue tragiquement. La corruption est partout, et le film n'offre pas de rédemption, juste une souffrance incommensurable et silencieuse, physique et mentale. Mais c'est en affrontant sa propre douleur que Sol accepte son humanité et de ne pas être qu'un fantôme, un Juif errant condamné à subsister au sein d'un environnement qu'il exècre. Car il y a aussi une atmosphère de morbidité qui suinte derrière la dextérité technique du film. Sol, vieillissant, est encerclé de bâtiments menaçants quand il sort dans la rue, et sa boutique n'est qu'une cellule qui le prépare à la tombe. Il se coupe de toutes relations affectives, rejette ses clients, son apprenti et même sa famille. Une partie de Sol est morte dans les camps et le film pose la question de comment survivre après un tel trauma. Le plus terrible, c'est que s'ouvrir aux émotions, s'affirmer vivant, laisser la carapace se craqueler, c'est aussi exprimer un désespoir qui ne peut que le détruire. Steiger a avoué s'être inspiré d'un des personnages hurlants dans le tableau Guernica de Picasso pour retranscrire les affres et les tourments de ce personnage et a maintenu jusqu'à la fin de sa carrière que c'était son plus grand rôle.

Adapté d'un roman d'Edward Lewis Wallant, le film sera un des premiers succès financiers de Lumet et sa modernité en fera, comme le souligne Nicolas Saada dans le supplément Hollywood Breakdown, une des œuvres qui vont signer la fin de l'âge d'or des studios et l'arrivée du Nouvel Hollywood. Pourquoi le film n'est-il pas plus connu aujourd'hui ? Sa noirceur, sa tristesse et son défilé de misère humaine peuvent apporter une réponse. Espérons que cette édition vidéo, dotée d'un son et d'une image impeccables, permette de réévaluer le travail magistral de Sidney Lumet, non seulement grand cinéaste et artiste, mais aussi grand directeur d'acteurs. Le terrible final de ce Prêteur Sur Gages reste d'une puissance rare, tout comme la séquence d'introduction filmée au ralenti où le bonheur champêtre laisse place à l'inquiétude avant l'horreur. Une œuvre importante.