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Ténèbres, puits sans fond. Obsküre plonge, fouine, investigue, gratte et remonte tout ce qu’il peut à la surface

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Interview
05/10/2022

Trisomie 21

The last songs ? | Pt. I : "Dès le départ, on s’est fixé comme ligne directrice de servir exclusivement le but artistique du groupe, pas les egos"

Genre : coldwave / new wave / synth music
Contexte : célébration des 40 ans | concerts les 07/10/2022 (Denain) & 08/10/2022 (Paris)
Photographies : T21 archives
Posté par : Klär T.

C’est un groupe mythique de la coldwave française qui revient sur le devant de la scène pour célébrer quarante ans d’existence et d’activisme faits de présence et de retrait. Constitué de la fratrie Lomprez (Philippe et Hervé), le combo Trisomie 21 sera les 7 octobre au théâtre municipal de Denain (leur ville d’origine) et le 8 octobre à Paris à l’Elysée Montmartre… La fête ne devrait pas être triste. En amont de ces deux concerts à venir, Philippe Lomprez nous a fait l’amitié de revenir sur la carrière et l’esprit atypiques de T21, en se livrant sans fard à Obsküre. Première partie.

Obsküre : Trisomie 21 fête cette année ses quarante ans d’existence en 2022. Comment les as-tu vécus musicalement parlant ?
Philippe Lomprez : C’est ambivalent : à la fois une sensation d’un temps long et court à la fois. L’existence de T21 est une histoire linéaire évolutive faite de coups d’accélérateur et de coups d’arrêt. Nous n’avions pas vocation à durer et finalement, c’est d’abord nous qui sommes surpris par cette longévité.

Regardons dans le rétroviseur et revenons aux sources : peux-tu nous rappeler comment la formation a vu le jour ?
On estime que le groupe constitué par mon frère Hervé et moi est né en 1980… je réfléchis plus en termes d’époque que de date précise. On ne s’est pas levé un jour en se disant : "on va s’appeler Trisomie 21 et on va faire de la musique." C’est un processus qui se déroule sur plusieurs années. Avec Hervé, nous avons toujours fonctionné un peu comme des jumeaux, mais au fil du temps et des albums, nous avons intégré des intervenants.  Dès le départ, on s’est fixé comme ligne directrice de servir exclusivement le but artistique du groupe et pas les egos des personnes qui le constituent.

Trisomie 21, c’est un nom assez saisissant avec un côté provocateur de prime abord, mais qui est loin d’être gratuit. Il est même signifiant à bien des égards… Tu peux nous dire pourquoi ?
Il y a plusieurs raisons à ce nom : la première était de déstabiliser et de créer une forme de petit malaise ou d’inconfort chez celui ou celle qui le voit. Au-delà de cela, l’idée était aussi de poser la question de la norme, de la normalité. Dans la fin des années 1970, les personnes trisomiques étaient perçues comme des personnes "anormales", ce qui est absolument insupportable. Les personnes trisomiques sont dotées d’une grande sensibilité avec une forme de fragilité. À nos débuts, on travaillait à Denain sur un projet artistique avec des personnes en situation de handicap mental et cela nous a beaucoup émus. On s’est sentis proches d’elles et de leur manière de ressentir les choses de façon exacerbée.

Pour moi, T21 est le plus belge des groupes français. Est-ce que la culture nord-européenne a eu un impact sur votre son ? Si oui, comment ?
Oui complètement, d’autant plus quand tu viens d’une région industrielle. Une région industrielle, ce sont des bruits, des sons, des couleurs, une culture. On s’aperçoit qu’il y a une scène qui est née dans notre petite ville du nord de la France, à l’instar de celles nées à Manchester, à Liverpool, ou en Belgique. Qu’avons-nous en commun avec ces territoires si ce n’est une culture nord-européenne qui nous a été imposée, et aussi le fait d’avoir vécu dans des bassins miniers ou sidérurgiques en pleine crise ?

T21 a de nombreux albums à son actif, tous différents, tous uniques et allant parfois à contre-courant de l’époque - je pense notamment à Million Lights, mon préféré, qui n’intègre aucune basse alors qu’à l’époque en 1987 c’était juste une hérésie. Il y a toujours une prise de risques chez T21, tu confirmes ?
Oui bien sûr. J’aime beaucoup cette phrase qui dit que le confort n’est pas créatif. C’est dans l’inconfort que tu es obligé d’inventer. Hervé et moi, nous aimons bien nous mettre en danger. À l’époque de Million Lights, quand notre bassiste s’en va, la maison de disques pense très fortement : "T21 sans basse, c’est mort." Et là, on se dit avec Hervé (qui joue de la basse et qui compose la basse), on va faire un album sans. On va se servir du vide créé par l’absence de basse pour faire autre chose. Rien n’a jamais été un obstacle en fait et je pense pouvoir dire que nous avons souvent été là où l’on ne nous attendait pas : l’emploi de guitares hard rock, de violons, la voix d’une chanteuse noire… nous avons expérimenté des tas de trucs qui passaient pour des hérésies dans la musique alternative de l’époque. Cela nous a servis et parfois desservis, à chaque album on gagnait un public, on en perdait un autre. Au final, ce que nous voulions surtout c’était créer un son auquel on croyait.

Et justement, si tu devais en retenir un album, ce serait lequel ? Pourquoi ?
En fait, je vais en retenir deux : j’aime beaucoup Million Lights parce que c’est un album que j’ai créé avec Hervé. Et puis les circonstances dans lesquelles cet album a vu le jour ont été assez particulières, autant sur la partie création que sur l’enregistrement. Million Lights a été enregistré la nuit, ce qui lui donne une coloration spéciale. Nous étions à côté d’une énorme fête foraine qui se déroulait toute la nuit et quand on voulait prendre l’air et sortir pour manger quelque chose, on allait là-bas. J’avais l’impression d’être dans un film de David Lynch, une sensation très étrange, quasi irréelle et presque anxiogène. On sortait et on revenait au studio un peu comme des araignées qui entrent et sortent de son trou (rires) mais avec le sentiment de s’être nourri des ambiances extérieures et de la vie nocturne. J’en garde un très bon souvenir. 
L’autre album c’est évidemment le dernier, Elegance Never Dies, que j’aime beaucoup aussi et qui a maintenant cinq ans. Nous avons toujours été longs dans nos productions… mais d’un autre côté quand tu te remets en question, ça demande du temps.

Qu’est-ce qui pour toi caractérise le mieux l’esprit et l’ADN musical de T21 ?
ADN, le mot est bien approprié puisque l’ADN de T21, c’est mon frère et moi. C’est toujours spécial une fratrie…

T21 c’est avant tout un noyau dur, un duo avec Hervé ton frère. Comment fonctionne-t-il ? Quelle est sa mécanique créative ?
Avec Hervé, nous avons un fonctionnement gémellaire mais nous avons toujours eu à nos côtés un membre du groupe qui n’était pas un musicien et qui nous a apporté un regard extérieur important. Nous sommes assez fiers d’avoir su nous remettre en cause durant toutes ces années, d’avoir tenu cette logique de surprendre les gens et aussi de nous surprendre nous-mêmes.

Tu es le chanteur depuis toujours avec une tessiture atypique qui mêle de façon étudiée émotion et dissonance, comment travailles-tu tes textes et ton chant ?
Nous avons eu plusieurs façons de faire et cela a évolué selon les albums. En règle générale, j’écris les textes indépendamment de toute musique. Je suis inspiré par la sonorité des mots eux-mêmes. Mais cela peut être aussi totalement empirique. Sur l’album Works, à un moment donné Hervé me dit qu’il bloque sur un morceau qu’il a créé et qu’il a besoin que je lui fasse une voix pour que cela s’éclaire. À ce moment précis, je n’ai pas de texte tout prêt, mais j’ai avec moi un carnet, dans lequel j’ai couché durant plusieurs mois des mots et des bouts de phrases. Et là, je commence à m’immerger dans le morceau et je me mets à chanter en choisissant sur ce carnet des mots qui m’appellent d’instinct mais n’ont pas de lien à priori entre eux, presque comme un chant automatique. En réécoutant avec Hervé, nous nous sommes rendu compte que le texte avait pris un sens inattendu. Cela avait vraiment créé quelque chose qui fonctionnait. Je crois beaucoup à cette sorte de magie, d’alchimie où tu ne contrôles pas forcément tout. Chez T21, il y a toujours une part de premier jet.