Deuxième long format pour les Portugais de Turning Point. Nous avions apprécié la maîtrise et les intentions poétiques et musicales du premier, Porque A Lua Se Quebrou, parrainé par Phil Von. En 2026, le groupe soigne toujours son implication politique puisque la mise en ligne digitale s'est faite le 21 mars, à l’occasion de la Journée Mondiale de Poésie et que l'édition physique a salué la révolution des Œillets, menée pour renverser Salazar (dictateur moins connu que la trilogie Franco, Hitler, Mussolini), mais dont le règne a précipité le difficile exode des parents de nos amis portugais lorsque nous étions plus jeunes. D’ailleurs, nombre d'associations et d'amicales sportives et culturelles sont nées en France de cette période d'accueil discret.
Depuis, le Portugal a fait des chemins ; démocratique, bien sûr, économique avec un virage habilement négocié entre traditions et modernité et surtout, une manière de vivre la mondialisation / globalisation plus douce que ce que nous vivons ailleurs sur le continent. Peuple de voyageurs, les Portugais n'ont pas oublié que la culture se vit dans le mélange et que l'intensité du ressenti est une force dans laquelle puiser sans honte. Lígia Lebreiro, Raquel Sousa et Simão Valinho assemblent leurs sons, leur voix, parlent ou chantent en français et portugais, tissant des liens entre électronique (frange IDM), percussions (indus-ethnique) et chant (folklore, pop, chanson traditionnelle, expérimental). Et la voix se fait menace, incantation, temps de folie et de maturation ("A poesia é para comer").
Le format majoritairement utilisé est celui de la chanson, avec des titres courts, plus fugaces que percutants, privilégiant l'atmosphère, un peu à la manière de Camille ou Björk, mais sans s'égarer loin des auditeurs ("Em Louvor do Poeta anónimo"). C'est une expérience facilement partageable et les soutiens institutionnels ne s'y trompent pas. Ce n'est pas rien de demander des subventions : il faut expliquer son travail, ses objectifs, présenter comment son Art pourra irriguer la société, permettre d'aller vers les autres, de créer de la citoyenneté, sans se renier. Une Mairie, une Région, une structure culturelle ou une institution publique choisissent d'aider ou non, pour des raisons économiques, politiques, culturelles et sociales.
Turning Point a un nouvel atout d’importance pour se projeter puisque ce disque est basé sur la figure de Natália Correia. Une poète, dramaturge essayiste. La poésie n'est pas un aspect élitiste de la littérature, elle est singularité, personnalité, liberté, et souvent un jeu entre désespoir et rire. La musique du trio, en puisant dans la dance, les pirouettes low-fi des premiers jeux vidéo et le vocoder ("Crucifiçaõ") s'amuse beaucoup à bidouiller des climats. Peut-être même a-t-on une sorte de berceuse new age qui s'appuierait sur des dissonances noise-drone-glitch ("Queixam-se as novas Amigas em velhos Cantares de Amigo"). Ressusciter la poésie de Correia, femme engagée contre les années de dictature, c'est affirmer que notre monde subit une nouvelle mue, que la Morale ressurgit à la place de l'éthique et de la réflexion, qu'il y a un danger institutionnel pour nos démocraties si on ne prend pas le temps de s'écouter, de se poser, d'observer. Respecter les libertés des autres, comprendre leurs aspirations, leurs envies, leurs rêves au lieu de les contraindre à entrer dans un cadre établi, vieillissant, formaté.
La musique de Turning Point a cette ivresse des grandes fenêtres ouvertes, de l'appel du large : cordes symphoniques et chant obsédant de tristesse soutiennent un texte de toute beauté, "O Livro dos Mortos". Surréalisme, satire, ode à la nature distillent un parfum de liberté, une célébration du monde qui en dit plus qu'une diatribe manichéenne. Réaffirmer un "matrimoine" (c'est la mère qui porte, pas le père, non ?) et le réactualiser, c'est garder intactes sa force, sa révolte, sa beauté. Refuser la stagnation, la muséification, le conservatisme en proposant une musique ouverte, remuante, mouvante : différencier ce qui est vivant de ce qui est mort ("Le Cœur est encore là").