Digital Media / Dark Music Kultüre & more

Chroniques

Musiques, films, livres, BD, culture… Obsküre vous emmène dans leurs entrailles

Image de présentation
Album
23/12/2025

Ulan Bator

Dark Times

Label : Acid Cobra
Genre : rock expérimental & chansons libres
Date de sortie : 2025/11/26
Photographies : Amaury Cambuzat (Julien Perrin, 2023) / Ulan Bator (DR, 2025)
Note : 75%
Posté par : Sylvaïn Nicolino

"En français on dit… sparait"
"Je suis un miraculé, je suis illimité"
"Je suis une fille qui, comme toi, aime la joie."

C’est d'abord étonnant de retrouver Ulan Bator dans un premier titre apaisé dans le son, sombre, mélancolique, délicat. Il y a bien des éruptions noisy et des perturbations synthétiques, mais la qualité des voix et les sons graves placent cette composition initiale dans une présentation acceptable, consensuelle. Et puis, on écoute les paroles, noires, on distingue mieux les rugosités à l’œuvre. C’est bien du Ulan Bator, mais une nouvelle fois, hors des sentiers balisés. Un peu plus loin, "Perdu au bon Endroit" amuse par son electronica mutante, bizarrerie en forme de court intermède dans ce nouvel album bien dense.

Ulan Bator et son leader Amaury Cambuzat font partie de ces artistes dont on ne suit que maladroitement le parcours. Je m'explique. Parce que leur musique a une image exigeante, parce que l’autoproduction n’a pas le même impact que le soutien d’un label (ils ont leur propre structure), parce qu’un album ne s’épuise pas en quelques mois, mais marque durablement les esprits. Ainsi, The Sorcerer, signé sous le nom d’Amaury Cambuzat, date de 2010, alors que pour moi il n’a pas vieilli. Je constate avec honte que je suis passé à côté de Stereolith d’Ulan Bator, sorti un an à peine après Abracadabra (2016).

Une discographie à trous, un attachement en pointillés, tellement néfaste pour de tels artistes qui doivent avoir l’impression de repartir de zéro à chaque nouvel album. Et c'est profondément injuste car à chaque chronique, on les encense, on salue le trajet, la force, la pertinence de leur art intransigeant. Un jeu sur le statut de l'Artiste, sur les gourous manipulateurs qui toujours s'en tirent avec leur sens de l'à propos ("Inspire"). Pour nous, il y a un sentiment étrange : immédiatement on adhère, ça tient à la voix ("L’Impératrice"), aux tonalités et à une ambiance. La beauté des basses, la spatialisation, les moments où la composition se suspend et tient quelque chose d'étrange. Ainsi, "Ravages", morceau complexe dans lequel tout ne me plaît pas, mais qui avance des éléments si différents, les assemble, et propose un voyage, une aventure qui finit dans les bienheureuses cordes du violoncelle. On s’y retrouve et dans le même mouvement, on les retrouve, comme si c’était hier qu’on les avait croisés et qu’on avait pris un verre ensemble.

J'ai envie de leur dire des choses simples, que cette plainte sur "Into Nothing", j'ai du mal à m'en remettre, que j'ai envie d'être en concert pour crier mon adhésion.

Crier ? Pourtant, la musique est élégante, racée ; c’est un côté. Pas forcément mon préféré quand bien même je saurai apprécier au fil des écoutes la chanson "En Enfer" (notamment pour son sage et long final). Elle est aussi viscérale, acérée, méchante ; c’est une autre face, dans laquelle j'entre avec stupeur. Enfin, elle déploie une arrogance et un désespoir qui se fondent dans une démarche expérimentale forte ("Locus-Solus", poésie ou théâtre en musique). Pour asseoir ces atmosphères bigarrées, il faut une patte. Un sens de la (dé)composition d’abord en refusant la facilité, en laissant libre cours à de l’improvisation pour extraire ce qui fera sens, ce qui soulèvera et saura émouvoir. Ainsi, le salut au trip-hop lignée Portishead sur la boucle de départ du titre "Inspire". Pousser la voix dans ses retranchements comme sur la merveilleuse performance de "Into Nothing". Il faut aussi que chaque instrumentiste écoute ce que joue l’autre : Amaury, Mario, Franck, Monia (invitée au violoncelle) se complètent, s’accordent, se frôlent. Il reste un homme capable de saisir aussi ce qu’Amaury produit, le fidèle Nicolas Dick, capable de faire sonner par son mastering ce qui a été apporté à l’issue des sessions.

L'équilibre entre les deux ou trois mélodies par titre, la voix, les parasites, les couches planantes, le dédoublage discret au féminin, la dimension rythmique atteint des sommets de précision ("Inspire", encore) qui me font penser au positionnement musical des Young Gods (que j'ai beaucoup réécouté ces derniers temps) ; c'est dire comme la barre est haute. Et c'est beau dans l'immonde : "Me(a)too 2", au chant parlé qui convoque aussi bien Billie Holiday que Noir Désir (du temps où...), et le difficile positionnement entre traditions (même culinaires) et nécessaires prises de conscience.

Tracklist
  • 01. Dark Times
  • 02. L’Impératrice
  • 03. Solitaire
  • 04. Perdu au bon Endroit
  • 05. Into Nothing
  • 06. En Enfer
  • 07. Inspire
  • 08. Ravages
  • 09. Locus-Solus
  • 10. Me(a)too 2