6 décembre 2025. Le monde des Lettres belges et francophones pose un sujet sensible sur la table : l'écriture de la pornographie et ce qu'elle dit de notre monde et de l'écriture. Yves Namur rappelle en quelques lignes combien le sujet est fécond, tant en nombre de parutions récentes que dans la richesse des analyses qui accompagnent ces textes.
Le format est (comme toujours dans ce cas) frustrant : vingt minutes par intervenant. Il s'agit donc de présenter en mode express une réflexion puis de rendre son papier pour garder trace. Des échanges ont eu lieu, en dehors des prises de parole et on attendra quelques mois pour voir interagir les pensées qui se sont rencontrées pendant ces journées.
Alexandre Sannen introduit les bornes : parler de nous (les Belges, mais pas que), sous l'égide de figures : Lyotard, Lacan, Bataille, Caroline Lamarche (rencontrée par La Femelle du Requin), Jean-Philippe Toussaint, Eugène Savitzkaya et des notes bibliographiques impressionnantes. On est sur du travail universitaire. Le sexe est une composante de la société, dans une époque mouvante avec des attentions plus fortes sur les genres, les interactions : la visibilité queer et le nouveau positionnement féministe participent à cette popularisation de questions sociétales et intimes. L'image crée le récit (dans un monde où l'image est de plus en plus dominante) et l'écriture joue entre répressions et pulsions, garantissant un équilibre nécessaire à sa narration et aux "valeurs" que l'Autrice ou l'Auteur défendra. Entre héritage et tabula rasa, le champ de bataille est plus vaste que la ruelle d'un lit du XVIIème siècle et les corps morcelés dans réseaux sociaux semblent installer un avenir où le plaisir individuel sera la clé de voûte. Les mœurs suivent sans doute trop lentement les problématiques posées.
Michel Brix s'attache à un poème de Stéphane Mallarmé, "Le Nénuphar blanc", pour présenter le trouble du poète : le rejet du désir, l'envie de pureté chez un adepte de pornographie assumé, mais à condition qu'elle soit cryptée. On le voit admirer les femmes, mais de loin ; lui les souhaitant lustrales, intouchables, comme des femmes vaporisées, des idées de femme jamais véritablement ancrées dans le quotidien. Vieilli ? Certainement.
C'est Paloma Hermina Hidalgo qui s'est chargée du service de presse et bien lui en a pris. Je découvre non pas une Autrice (je ne l'ai pas encore lue), mais une chercheuse de haute volée. Déjà elle cite Claude-Louis Combet (aussi rencontré avec La Femelle Du Requin) et s'appuie sur la pensée de Leibniz pour contre attaquer. Il faut de l'audace et de la culture. Je ne suis pas philosophe, alors je me suis accroché et c'est lisible. Merci pour cette vulgarisation. Selon Leibniz, nous ne sommes pas dans un monde idéal, mais le meilleur possible. Le mal est présent, inévitable et il est l'un des constituants d'une harmonie plus large. Paloma plaque alors le trauma de l'inceste, inconciliable avec la pensée du Philosophe. L'inceste est une forme extrême du mal.
Elle prend appui sur les auteurs qui ont su déjà maintenir la violence dans une tension formelle (le mythe d'Œdipe, Sade, Artaud, Bataille), revient sur la notion de mal et de destruction du corps social chez Rousseau et Lévi-Strauss. Levinas et Wittgenstein, Cixous la confortent dans le trajet à construire pour cerner son sujet. De quels enjeux parle-t-elle ? Ne pas transcender en sublime un crime, ne pas aller dans l'obscénité, ni la théologie. Ne pas se taire bien sûr (elle écrit et parle de son parcours d'autrice honnête), ne pas penser qu'on se délivre mais qu'il s'agit de "délier", ne pas banaliser, ni exotiser, ni romantiser, ne pas tomber dans la catharsis.
Elle présente ensuite sous schéma-listes ses astuces et combines pour rester dans les clous de ce qu'elle peut s'autoriser à créer. Je ne reprends pas ses mots, proches des analyses faites en lettres (là, c'est mon domaine), je salue la richesse de la mise en danger double : parler de soi en compagnie de plus anciens lors de ce colloque, livrer son travail à la critique, s'auto-analyser, comme on le fait en Arts Plastiques. C'est un brillant appel à la lire et un positionnement salutaire à l'heure où certains et certaines rivalisent de témoignages bien moins réfléchis : on fait avec ce qu'on a, certes, mais s'il s'agit de littérature, il convient de grandir la pensée.
Yves Namur est ensuite inséré pour de la légèreté : une intervention dans le cabotinage, mettant en comparaison le cinquecento italien (le futur papa Pie II) et l'Anglaise Lily Prior. Badinage savant mais un peu léger sur les leçons de la cuisine et les secrets de l'alcôve : "L'érotisme pourrait bien être l'art de cuisiner ses amours" (Sony Labou Tansi). Sortant de la lecture du livre Écran noir sur les adaptations en films de faits-divers glauquissimes, je lis avec... décalage une telle phrase. Mais il fallait certainement penser ces rencontres avec des approches variées.
Estelle Derouen s'interroge sur l'évolution de ce pan de littérature encore disqualifié. Elle constate la disparition de l'excitation, sans doute au tournant des années 2000 (Catherine Millet, Nelly Arcan) au profit d'une vérité brute. Liberté, interdit, autofiction forment les phares de ces récentes années. Comment relire du Henry Miller, du Sade (qu'elle qualifie d'érotique, j'ai un souci avec cet adjectif) ? On s'affranchit aujourd'hui plus facilement des codes sociaux, on met en paragraphes des revendications, du militantisme, les femmes deviennent autrices, sujets, actives. Le lectorat féminin, ainsi que le phénomène de la dark romance viennent en toute conclusion, ouvrant là aussi des lectures à venir qui seront intéressantes.
Luc Delisse se questionne sur la possibilité qu'offre encore aujourd'hui l'écriture dans le cadre du récit pornographique (clairement défini pour le coup) face à l'industrie du cinéma porno et de son descendant spécifique à internet. Foudre des mots, déséquilibre et rupture, obscénité. Selon lui, réussir un roman porno est une gageure. Il prend deux exemples réussis, Emmanuelle. La Leçon d'Homme d'Emmanuelle Arsan et Trois Filles de leur Mère de Pierre Louÿs. Plaisir sympathique de lire sa courte lecture sur ces ouvrages recontextualisés. Puis vient le morceau de choix, sans prévenir : son propre essai d'écriture sur commande d'un roman pornographique. On suit avec délice les préparatifs, les trajets d'écriture et, en fin de compte, la non publication. Le renoncement, le coïtus interruptus malicieux. Voilà qui pose aussi la question principale de cette monstration : passer des idées à l'écrit et de l'écrit à la lecture par les autres. Qu'est-ce qui se perd, étape après étape, qu'est-ce qui est intime et qu'est-ce qui est partagé ?
Laurence Boudart travaille sur l'autrice Suzanne Lilar, une personne cachée derrière d'autres figures importantes (Simone de Beauvoir, évidemment) et qui mérite d'être pleinement redécouverte. Décédée en 1992, elle a pourtant reçu les grands honneurs de son vivant. Délicat donc pour Laurence de présenter un parcours, une vie de travail organisée et un livre en particulier, comme ce qu'elle fait avec La Confession anonyme. Passion charnelle et métaphysique, jeu des genres avec androgynie (les mots d'une époque, comme d'autres disaient unisexe), s'élever ou se détruire dans l'extase, construire un couple ou se libérer et se donner à soi.
Enfin, ce recueil important se clôt avec Éric Brogniet. On renoue avec une approche universitaire, convoquant Freud, le fétiche, la libido puisqu'il s'agit de positionner le désir face à sa fin, la jouissance. Bien formulé, l'angle pour en parler prend à corps le capitalisme et la consommation : comment une partie de notre système économique vise à augmenter le temps du désir, alors même que la pornographie a supplanté l'érotisme. Pour dresser des réponses, Éric prend appui sur Yapou, Bétail humain de Shōzō Numa / Tetsuo Amano. Masochisme et humiliation, aliénation : le nihilisme de l'ultralibéralisme fait sauter les verrous et les tabous. Du nihilisme, il est aussi question chez Bataille, Gengenbach ou Bret Easton Ellis. La suite de l'exposé se fait panorama instruit des dernières parutions, avec classements, points forts et mouvements de fond. Une prise de position très intéressante, mais qui pâtit de cette rapidité, ouvrant là encore le petit carnet des livres notés qu'il faudrait lire pour mieux comprendre. Une sorte de feu d'artifice final, un bouquet, un climax avant que la salle ne se vide.