J’aurai attendu longtemps avant de pouvoir me rendre pour la première fois au mythique festival industriel de Wroclaw dans l’ouest de la Pologne. Tout le monde m’en a parlé, j’ai vu des noms de formations archi-cultes passer mais soit les dates soit les finances n’avaient pas joué en ma faveur. Enfin, cette année, la chance a été de mon côté et j’ai pu découvrir non seulement ce rendez-vous annuel unique mais aussi cette belle ville de Wroclaw, son architecture colorée et gothique, ses centaines de nains en bronze et… ses succulentes pâtisseries.
Dès l’arrivée, je me suis empressé de me rendre à la galerie Plakatu, le paradis des affiches de films polonaises, pour dénicher quelques perles avant de goûter les dumplings locaux et de foncer à une très belle salle de cinéma au DCF pour une affiche qui avait de quoi faire rêver, avec tout d’abord la reformation de Job Karma après des années de silence. Le trio avait marqué la scène post-industrielle des années 2000 avec des disques comme Strike, Tschernobyl ou Punkt et des performances où le travail audiovisuel ajoutait à la dimension dystopique et hypnotique de leur univers. Avec Society Suicide en 2014, ils avaient ouvert la porte à des collaborations chantées et à des mélodies plus évidentes. Pourtant, après ce pari réussi, plus rien si ce n’est des collaborations avec Sieben, le projet de Matt Howden, sous le nom 7JK. Maciek Frett a, quant à lui, continué à composer sous son propre nom, tout en restant à la direction artistique du Wroclaw Industrial Festival qu’il a lui-même fondé. Quoi de plus logique donc que cette réunion se déroule dans le cadre de cet événement ? Maciek me dit : "Je vais te confier un petit secret : après onze ans de silence, nous travaillons sur de nouveaux morceaux. Notre absence est principalement due au fait qu’Aureliusz, l’autre membre de JK, vit à Dubaï depuis 15 ans, ce qui rend le processus créatif assez complexe. Mais petit à petit, de nouveaux morceaux émergent. En revanche, pendant ce temps, je me suis principalement concentré sur mon travail solo sous le nom de FRETT, ainsi que sur mon projet en duo avec Matt Howden -7JK."

Le concert sera à la hauteur des attentes, comme une sorte de best of des meilleures années du groupe. De "Hydroxizinum City" à "Ecce Homo", l’ambiance est angoissée et mélancolique, définitivement belle, accompagnée des vidéos sur grand écran d’Arkadiusz, Bagiński dans un esprit qui peut rappeler autant HR Giger que l’esthétique des affiches polonaises que nous avions explorée dans l’après-midi. Le son est incroyable, les basses tétanisent et il faut dire d’emblée que l’exigence sonore est bien au-dessus de ce à quoi nous sommes accoutumés en France. Le fait de pouvoir boire son vin dans la salle de cinéma rend l’expérience d’autant plus agréable. L’auditoire est déjà dans un cocon et la performance suivante, un ciné-concert assuré par Hermann Kopp et Am Not sur le film expressionniste Le Golem (1920) de Paul Wegener et Carl Boese, va nous faire décoller encore plus. Si on connaît bien ce classique du muet, l’interprétation qu’en font les deux musiciens nous amène à le reconsidérer, comme si nous étions des spectateurs à l’époque. Hermann Kopp nous a habitués depuis ses bandes originales pour Jörg Buttgereit dans les années 80 à des climats terrifiants et occultes soutenus par son jeu unique au violon. Mais ici s’opère une véritable alchimie avec l’œuvre qui colle si bien à ses obsessions nécromantiques. Le chant mêlant allemand et yiddish donne des frissons, guttural à souhait. Rares sont les soundtracks qui ont su aussi bien utiliser le voix, jusqu’à un final incroyablement émouvant qui pourrait durer une éternité. On est scotché à notre fauteuil et le duo a la bonne idée de laisser tourner son thème principal alors que le film s’est achevé, comme si nous restions en suspension, retenus dans un rêve qui ne veut plus s’arrêter.
D'emblée, nous réalisons que l'aspect vidéo va être très important tout ce week-end. En effet, tous les groupes auront droit à des images en fond d'écran pour appuyer leur esthétique. Maciek souligne : "La plupart des groupes apportent leurs propres vidéos au festival. Après tout, l'image vidéo est une partie inséparable des performances scéniques des musiciens industriels. Pour les autres projets, les visuels ont été préparés par un artiste local et membre de l'équipe du WIF - Jakub Skowroński aka CITZIEN." Parfois plus politiques (Test Dept), plus macabres (Schloss Tegal) ou plus abstraits (John Duncan), ces travaux visuels font clairement partie de l'identité du festival. Autre chose que l'on remarque dès le second jour, c'est l'excellence des sélections musicales entre les différents groupes. Le public peut y reconnaître du Tuxedomoon, du Clock DVA, du Wire, du AC Marias, du Holy Toy ou encore des musiques aussi variées que celles d'Absolute Body Control, de Little Nemo ou de The Moon Lay Hidden Beneath A Cloud. "Les morceaux qui ont été joués entre les concerts et dans la salle chill-out en bas ont été préparés par mes soins. Chaque année, je rassemble des titres un peu moins connus et oubliés, essentiellement des années 1970 et 1980, pour la playlist."
Dès ce second jour, on va s'apercevoir que les genres couverts sont loin de s'arrêter au seul style industriel : dark ambient, EBM, noise, techno, musique improvisée... Le spectre est large, et pour cette année, les organisateurs ont décidé d'enchaîner tous les artistes sur la même scène de la Sala Gotycka, située dans un ancien monastère médiéval. Moins de risques de rater les projets que l'on a envie de voir. À l'étage du dessus se trouvent les stands de disques et la salle du dessous fait restaurant, et on peut en profiter pour s'asseoir un peu au milieu d'une décoration à base de livres – car il faut le dire, tenir debout pendant dix heures… c'est long !

Malheureusement, nous avons raté le premier groupe Galaktyka Mięsa mais nous arrivons pour voir la performance d'un artiste français que l'on connaît de longue date, Shantidas. Avec son chariot de supermarché entièrement amplifié, il propose un set noise immersif, physique avec des traces de black ambient. Arrive ensuite l'italienne Alos [première des dex photos ci-dessus], que l'on a bien connue du temps d'0v0. Son set est ritualiste et épuré. Assise au sol, le seul moyen de la voir était d'être dans les premiers rangs. Un cadre plus intimiste aurait mieux marché que la grande scène, et on finit par s'ennuyer assez vite. Arrivent ensuite les grosses pointures. L'américain Schloss Tegal [photo ci-dessus] impressionne par son dark ambient organique et sinistre, le duo allemand Thorofon [photo ci-dessous] distille avec beaucoup d'élégance un son electro indus old-school, quelque part entre SPK et Dive, avec de sacrés bons morceaux qui vous donnent envie de vous contorsionner. Les précurseurs de l'EBM, Portion Control, vont définitivement appuyer les beats et je n'aurais jamais cru les voir un jour. Certes, on a un peu l'impression d'être dans un EHPAD de l'indus, mais quel bonheur d'entendre "Chew you to bits" et la voix inchangée de Dean Piavani. William Bennett prend la suite avec son projet solo rythmique Cut Hands. Lui aussi, des années que je ne l'avais pas vu ! Il se dégage quelque chose d'un peu hors du temps et mélancolique à revoir toutes ces figures du passé. Le son se fait plus techno, et Ancient Methods finira par faire danser une bonne partie du public. On voudra ensuite se rendre au set DJ de Philipp Strobel avec d'autres festivaliers sans trouver la salle, pour s'apercevoir le lendemain que c'était dans l'espace restaurant que cela se passait. Pas grave, on est bien fatigué par les concerts et les visites de musées de la journée, et on enchaîne le lendemain. Le repos sera bienvenu.
Chaque matin au réveil, notre rituel était de se rendre au Vinyl Cafe à côté de la place Nowy Targ pour goûter leurs délicieux gâteaux alors que les tourne-disques se chargeaient de l'ambiance au son de Billie Holiday et d'airs de jazz et de blues d'un autre temps. Ensuite, nous partions explorer la ville et nous nous faisions un gros festin avant le début des concerts pour pouvoir en rater le moins possible et garder notre place au premier rang. Malheureusement, le service aura été un peu long cette fois-ci et je vais louper, à mon grand regret, la performance de Slow Slow Loris, duo berlinois dont on m'a dit le plus grand bien. J'arrive juste à la fin de Heimstatt Yipotash, un autre projet allemand que je serai bien incapable de décrire tant j'ai commencé à sympathiser avec musiciens et artistes, et le temps de m'approcher de la scène, il était déjà trop tard. En revanche, je serai aux premières loges pour apprécier Hastings Of Malawi, vieux projet obscur dont j'avais un disque datant du début des années 80. Les deux musiciens arrivent avec des masques en têtes de porc et jouent des mégaphones et autres codes Morse au grain de dictaphone. C'est soniquement passionnant, très proche d'une pièce radiophonique dadaïste ou d'un Hörspiel aliéné entrecoupé d'hurlements de gorets. Changement d'atmosphère total avec les belges de The Juggernauts [photo ci-dessous] et leur EBM très inspirée par Front 242 et Nitzer Ebb. Tenue de motards du futur à la Mad Max, percussions électroniques, ça tape et chaque morceau est un tube en puissance. Cette soirée sera plus contrastée et diverse que la précédente, et on s'en doute bien quand arrive John Duncan, figure mythique de l'art performatif et de la scène expérimentale/industrielle, les mains dans les poches. En revanche, la musique qu'il lance de son ordinateur est d'une puissance dingue, des drones joués à fort volume se déploient comme des peintures. On pense à un tableau de Rothko. Les plages massives créent un espace étrangement introspectif et les vibrations montent jusqu'à développer une grande force émotionnelle. C'est une expérience à vivre à tout prix dans une salle avec un bon système son comme c'est ici le cas. 

Les anglais Test Dept prennent la relève après ce concert dont il est difficile de redescendre. Finies les grandes formations avec plusieurs percussionnistes, le projet est resserré à un duo autour des membres fondateurs Graham Cunnington et Paul Jamrozy et on est très curieux car cela fait de longues années que nous n'avons pas vu ce groupe culte de l'indus. Le son s'inscrit dans la lignée de leur album Disturbance de 2019 : une electro martiale et noire, où les deux voix s'alternent, toujours aussi écorchées et puissantes, sur des textes engagés, politiques ou philosophiques. C'est de haut niveau, même dans ce format scénique plus minimal. On va redescendre clairement avec la performance d'Ordo Rosarius Equilibrio. Le duo néofolk suédois n'a pas grand chose à proposer sur scène et, même s'ils semblent très heureux d'être là, leur musique frise le mauvais goût et se révèle assez gênante dans ce contexte. Je préfère m'éloigner et rejoindre le bar pour me faire embarquer au restaurant de l'étage inférieur, n'ayant aperçu que de loin la performance de l'allemand Mono No Aware dans un style noise rythmique très physique. Je profiterai, en revanche, de l'excellent mix de DJ Blackdeath 1334, résidente au mythique club de Londres, le Slimelight. Les tubes underground s'enchainent, entre minimal, post-punk, goth et indus : Coil, Haus Arafna, The Neon Judgement, Liaisons Dangereuses, Malaria!, Christian Death, TG, Cabaret Voltaire... On se régale.

La dernière journée se passera dans une plus petite salle, la Sala Witrażowa et se consacrera entièrement à la scène polonaise avec que des noms qui m'étaient inconnus : la techno modulaire complexe de Slpwk, le dark ambient de Moan, l'electro cinématographique de Düsseldorf et la fusion étrange de Najakotiva, entre violoncelle hypnotique, synthés analo, rythmiques jazz ou rock et inclinaisons orientales. La soirée est très agréable, axée sur la découverte des artistes locaux - tous très sympathiques d'ailleurs - même si on commence à avoir du mal à tenir debout et à se concentrer. 
Nous laisserons, pour finir, la parole à Maciek Frett dont la fatigue commençait à se faire sentir en ce dernier soir : "Chaque édition du WIF est pour moi un kaléidoscope qui file rapidement de conversations, de stress, de rires, de rencontres, de nervosité, de manque de sommeil et de bonne musique, que j'entends le plus souvent pendant les balances plutôt que pendant les concerts. Après quatre jours, il ne reste que de l'épuisement, après quelque temps cela se transformera en une séquence de souvenirs merveilleux. Pour l'instant il est encore trop tôt, hahaha. » Quant à l'avenir, il trouve que c'est déjà un miracle que le festival ait pu durer depuis si longtemps mais regrette que le public ne se renouvelle pas plus (et en effet la moyenne d'âge avoisine plutôt les 40/50 ans) : "Nous vivons dans des temps très incertains : les IA, les guerres, les troubles sociaux, le tout amplifié par le chaos de l'information. Il est difficile de faire des plans sur le long terme. Depuis quelques temps, je ne peux que me projeter sur une prochaine édition du WIF. Sur ces vingt-cinq dernières années, j'ai aussi assisté au vieillissement d'une scène – aussi bien au niveau du public que des musiciens. Il y a trop peu de sang frais. Mais peut-être que ces temps incertains, comme dans les années 1970 et 1980, vont faire renaître un intérêt pour l'art et les attitudes non conformistes."